L’Odyssée du 10 [CRITIQUE ET INTERVIEW]

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L'Odyssée du 10 Couverture du livre L'Odyssée du 10
Raphaël Cosmidis, Philippe Gargov, Christophe Kuchly, Julien Momont
Histoire
Solar
24/10/2019
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Le nouvel opus des Démanagers (Comment regarder un match de foot ?; Les entraîneurs révolutionnaires du football) consacré au poste clé du foot, celui de meneur de jeu (Platini, Maradona, Zidane, etc.).
Sport collectif par excellence, le football s'appuie sur un certain nombre de postes spécifiques (gardien de but, attanquants, défenseurs...). Mais il en est un qui s'impose comme l'apanage du meilleur joueur de l'équipe, le 10. Le meneur de jeu, ni attaquant pur, ni seulement milieu de terrain, buteur mais aussi passeur décisif, il donne le tempo des matches, il est l'éclaireur du jeu.
Comment ce poste est-il né ? Comment il se décline partout dans le monde en fonction des différentes approches tactiques du foot. Les témoignages des plus grands n° 10 de l'histoire... Une fois de plus, les Démanagers ont mené une enquète minutieuse pour décrypter le poste le plus important du football. Une somme complète et absolument inédite.

Le livre

Le 10, c’est un peu le numéro mythique, celui qui fait vivre tous les fantasmes les plus fous chez les supporters. On le sait : un 10 en pleine forme peut faire gagner des matchs à son équipe. Mais d’où vient-il ? A quoi peut-il bien servir ? Comment fait-on jouer un 10 ? C’est à ces questions, et à tant d’autres encore, que 4 auteurs (Raphaël Cosmidis, Philippe Gargov, Christophe Kuchly et Julient Momont) vont tenter de répondre.

« A la base, les vrais producteurs de 10, c’étaient les Brésiliens. Ensuite, ils ont surtout créé des arrières latéraux. Ils ont oublié les numéro 10, et même les numéros 9. […] Avant, le 10 ne courait pas beaucoup. On lui ramassait la balle pour la lui donner. On le protégeait pour qu’il ne gaspille pas son énergie et ses courses à autre chose qu’avoir le ballon. C’était le leader, le référent de l’équipe. » – Omar da Fonseca, Préface.

Si on ne retrace pas véritablement l’histoire du numéro 10 de façon chronologique, le découpage du livre en chapitre thématique permet de mieux appréhender le rôle de ce joueur un peu hors du temps et du jeu. A travers des interviews, toutes plus folles les unes que les autres – entre celle d’un chef-d’orchestre, celle du cuisinier et celle d’une numérologue, notre cœur balance -, les auteurs arrivent à construire un tableau d’ensemble, démontrant qu’il existe autant de numéro 10 que de joueurs. Bien sûr, la conclusion est moins stricte que cela et laisse place à une ouverture beaucoup plus générale, liée à l’évolution du football.

Car c’est un peu le cœur de ce livre. Les auteurs se sont attachés à comprendre ce rôle qui, spoiler, n’en est pas vraiment un, à travers son évolution, ses enjeux… C’est un livre qui se veut un peu nostalgique (Pelé est cité 28 fois, Cruyff est cité 45 fois et Maradona l’est 71 fois), tourné vers le passé pour comprendre le présent et l’avenir. C’est un livre pour les romantiques (on ressent un certain amour pour Juan Roman Riquelme, Baggio et Bergkamp), pour les passionnés et ceux qui veulent en apprendre un peu plus sur un poste clé. C’est un livre pour les amoureux du foot.

Chapitres

  1. L’Odyssée romantique
    1. Le sens du 10
    2. D10S
    3. L’aura du 10
  2. L’Odyssée créative
    1. Les racines créatives du 10
    2. L’apprentissage du 10
    3. Moi, numéro 10
  3. L’Odyssée tactique
    1. L’évolution tactique du 10
    2. Faire jouer le 10 (ou pas)
    3. Les 10 et ses coéquipiers
  4. L’Odyssée de l’après

 

Avis de la rédaction

Ce livre est aussi percutant qu’un coup de coude de Sébastien Vahaamahina dans la tronche, mais plus élégant qu’un tacle de Paolo Maldini. C’est la combinaison des 4 auteurs de cet ouvrage qui le rend si précieux. Déjà coutumiers du fait, après la rédaction de Comment regarder un match de foot ? et de Les entraîneurs révolutionnaires du football, nos amis des Cahiers du foot rempile avec un nouveau livre de grande qualité. Balayé les idées préconçues, c’est sous un nouveau jour que l’on découvre cette Odyssée du numéro 10.

A la lecture des différents chapitres, on a surtout cette impression de fluidité, qu’il n’y a qu’un seul auteur – ce qui est assez formidable pour un livre écrit à 4 ! Si on s’attendait à une lecture chronologique, des origines du numéro 10 jusqu’à aujourd’hui, preuve en est que les auteurs nous ont pris à contre-pied. Ce n’est pas un livre sur l’histoire du numéro 10, c’est un livre sur le – et même, les – numéros 10.

On passera sur les quelques petites coquilles qui ont émaillé le livre, car le confort de lecture n’en est absolument pas diminué, pour parler de romantisme et d’amour. Ce livre est en effet un vent de fraîcheur dans le paysage éditorial français. On aimerait voir un peu plus d’initiative de ce genre. En espérant que le public soit au rendez-vous, montrant que la France a de véritables amateurs du ballon rond.

 

L’interview

Livres de foot : La première chose qui me vient à l’esprit quand on parle de ce livre, c’est le fait que vous ayez élargi votre champ de compétences et que vous ne vous êtes pas cantonnés uniquement au domaine tactique comme sur les deux premiers livres. Peut-être notamment du fait que tu n’as pas travaillé sur les deux livres précédents.

Philippe Gargov : « C’était vraiment l’intention de départ. Peut-être que ma participation y contribue un peu, en effet. Sur Comment regarder un match de foot, le rôle de Gilles Juan était aussi un peu celui-ci. Même si, il y avait une volonté de rester sur de la tactique parce que c’était le premier livre sorti par les Dé-Managers et parce que le sujet se prêtait beaucoup plus à des analyses tactiques. Pour l’anecdote, à l’origine, je devais participer au premier, et je n’avais pas pu pour raisons personnelles et c’est Gilles qui m’avait remplacé, pour ainsi dire. Mais le rôle tenu par Gilles était celui que j’aurais du avoir, c’est-à-dire dire élargir le champ sur des thèmes un peu hors du foot. Alors que le rôle de Raphaël Cosmidis, Julien Momont et Christophe Kuchly était beaucoup plus centré sur le footbalistique pur. Du coup, je pense que ma participation a contribué à légitimer ça parce que je n’ai pas une culture tactique aussi développée que la leur.

Mais je pense que ma présence n’est qu’une raison secondaire. Il y a eu aussi une volonté de tout le monde, notamment des trois autres auteurs d’élargir ce sujet sur tous les apports intéressants possibles tout en conservant le cœur de leur domaine d’expertise qui est le jeu à proprement parler. Dès la première réunion où on a travaillé sur le plan du livre, on avait le sujet sur le numéro 10 qui est venu très tôt et qui avait été proposé par notre éditeur. Mais quand on s’est posé la question de savoir comment travaillé ce sujet de départ, faire des portraits de grands 10 nous ennuyait et celle de ne parler que d’une évolution tactique et historique nous ennuyait aussi car cela aurait beaucoup trop ressemblé aux Entraîneurs révolutionnaires du football et on aurait eu l’impression de ne rien apporter de plus. Et, puis surtout, en discutant entre nous, quand on a essayé de définir ce qu’était pour nous le numéro 10, il y avait cette idée que la créativité était le principal dénominateur commun. Plus que toutes les autres considérations techniques ou tactiques. Parce que le numéro 10, quelque soit son niveau ou son positionnement sur le terrain, doit avoir cette capacité à faire des passes que personne ne voit, inventer des gestes techniques ou trouver des espaces. Et c’est en partant de ça qu’on a eu l’idée de chercher à savoir comment la créativité est traitée dans d’autres domaines. On voulait se poser la question de savoir si le numéro 10 est un phénomène spécifique au football ou s’il est possible de faire des analogies avec d’autres domaines de compétences où il est nécessaire d’apporter une créativité à un collectif qui n’en a pas forcément. C’est pour cela que l’on a interrogé un chef cuisinier d’un grand restaurant ou un chef d’orchestre, par exemple.

Puis, depuis le début de la rédaction du premier livre, quatre ans se sont passés. Les garçons ont mûri, leur culture foot s’est décloisonnée. Puis le fait d’avoir écrit deux livres sur des sujets qui leur tiennent vraiment à cœur leur a aussi donné envie d’écrire un peu sur des sujets plus larges. »

LDF : Est-ce que ce côté élargissement des compétences dans le livre ne peut pas être rapproché de ce que l’on trouve de plus en plus dans le sport professionnel, à savoir recruter des spécialistes de domaines différents pour améliorer les gains marginaux ?

PG : « C’est une question intéressante. On ne nous l’avait jamais posée et je pense que tu as complètement raison. Le premier exemple qui me vient en tête, c’est celui du sélectionneur du XV d’Angleterre Eddie Jones. Alors je connais assez mal le rugby, mais je sais que quand il a travaillé avec le Japon, ou même aujourd’hui avec l’Angleterre, il a intégré diverses analogies ainsi que de l’interdisciplinarité dans son travail et son analyse (1). Moi, je m’intéresse beaucoup au concept d’interdisciplinarité dans d’autres domaines. Dans le basket, de nombreux entraîneurs vont regarder ailleurs pour trouver des idées. Même dans le football américain, qui est pourtant un sport assez fermé sur lui-même, ils vont regarder ailleurs et emprunter des techniques dans d’autres domaines.

Ce n’est un secret pour personne, mais, dans le football actuel, beaucoup de gens considèrent que l’on est arrivé au maximum de connaissances sur la tactique et la stratégie. On a expérimenté à peu près tous les systèmes viables, sauf à essayer des systèmes complètement tarabiscotés avec un défenseur pour sept attaquants comme aux origines du football. Mais il demeure quand même cette impression que, dans le football actuel, tous les systèmes ont été inventés et toutes les stratégies analysées. Alors certes, il restera toujours un potentiel de découvertes. Mais, par exemple, le simple fait que l’on passe aujourd’hui par des micro-stratégies ou des changements de systèmes stratégiques et tactiques en cours de match est à mon avis révélateur du fait que ce n’est plus dans les systèmes, les compositions et les choix de circuits de passes en début de match que tu vas créer vraiment de la nouveauté. Et, dans cette même logique, je pense que le foot a aujourd’hui besoin d’aller voir ailleurs pour renouveler son champ d’expertises. Par exemple, sur le sommeil et la récupération, il y a des choses à apprendre de certaines équipes cyclistes. Sur les circuits de passes, on peut essayer d’aller regarder du côté du handball ou du basketball. On peut même imaginer d’utiliser certaines connaissances en psychologie issues de la gestion du deuil pour gérer des joueurs après une défaite importante. Et on voit que ce sont aussi des choses de plus en plus acceptées par les clubs. J’ai le souvenir d’avoir vu des préparateurs mentaux dans le football des années 80-90 avec des discours qui allaient chercher des éléments de la psychanalyse, par exemple. Cela restait observé assez bizarrement, notamment par les médias. Aujourd’hui, cela semble de plus en plus accepté, même si le ton des articles est toujours celui de l’étonnement. Et, à l’heure actuelle, on concilie cela avec le rôle des gains marginaux. C’est-à-dire tous ces petits pourcentages supplémentaires de technique, de tactique, de physique…qui finissent par aboutir à l’amélioration de la performance.

Alors est-ce que notre démarche s’inscrit dans cette veine-là ? On ne nous avait jamais posé la question mais cela me semble évident maintenant que tu me le dis. On partage cette idée-là. Même si, à titre personnel, Raphaël est le seul de nous quatre à travailler dans un club de football de haut-niveau (Au Red Star, NDLR). Mais je pense qu’il est de plus en plus difficile de raconter quelque chose sur le football en restant uniquement sur la connaissance purement footbalistique. Surtout qu’il y a beaucoup de richesse et de matière à étudier en dehors. On aurait pu, par exemple, ne pas mettre les courtes interviews de personnalités hors du football que l’on a mises en encadrés dans le livre. Et, le contenu du livre en lui-même n’en aurait pas forcément été affecté. Mais cela nous semblait un éclairage intéressant de faire des réflexions et des analogies avec ce qu’un chef d’orchestre peut apporter à ses musiciens, par exemple. »

LDF : Pour en venir sur le plan footbalistique, on entend souvent de nos jours qu’il n’y aurait plus de numéro 10, nous y reviendrons plus loin. Mais vous rappelez aussi quelque chose que tout le monde ne sait pas forcément, à savoir que le poste de meneur de jeu n’a pas toujours existé dans les débuts du football.

PG : «Clairement. D’abord parce que la volonté d’avoir un joueur créatif est venue aussi des contraintes tactiques. Et aujourd’hui, le fait de devoir déplacer la créativité sur le terrain ou tout au moins de la diluer est aussi lié à l’évolution tactique du football.

Je n’ai pas l’impression que les amateurs de foot aient eu l’idée d’un concept « éternel » du numéro 10. Je pense que, pour beaucoup, le numéro 10 est associé à une période, une sorte d’âge d’or difficile à situer mais qu’on peut placer, en gros, des années 70 aux années 90. Mais je ne crois pas que les gens pensent que le numéro 10 existait dans les années 20, 30 ou 40. Et je ne suis même pas certain qu’ils se soient posé la question d’ailleurs. Mais cela nous semblait intéressant de le rappeler aussi. Notamment le fait que c’est lié à une évolution qui s’est faite sur du très long terme. Si le numéro 10 représente aujourd’hui une sorte de mythe éternel du football, c’est une légende qui s’est construite avec le temps et les histoires. Et c’est cela qui nous semblait intéressant à raconter. Mais ce qui nous a intéressé aussi, c’est de savoir quels pouvaient être les créateurs dans des équipes anciennes à des époques où le numéro 10 n’existait pas dans sa définition actuelle. Et comprendre que tel joueur, ou tel poste sur le terrain avait une essence créative.

Un exemple intéressant à ce titre que l’on donne dans le livre, c’est celui de Jose Manuel Moreno, membre de la mythique Maquina de River Plate qui avait ce côté créatif alors qu’il n’avait pas du tout le profil d’un 10. Il avait cet apport, cette originalité, ce soupçon de folie… C’est un peu Ronaldinho qui danserait le tango. Et il le dansait très bien d’ailleurs.»

LDF : Dans le livre, vous dites que les 10 n’ont pas disparus mais que c’est leur rôle qui a évolué.

PG : « C’est un peu le point de vue que l’on défend dans le livre. A savoir qu’il s’agit plus d’une évolution que d’une disparition. Alors, oui, le 10 à l’ancienne n’a plus sa place dans le football. On fait d’ailleurs souvent allusion à Riquelme, surnommé El ultimo diez, dans le sens où il est le dernier dans ce style à l’ancienne. De par notre âge, aucun de nous n’a vu jouer Riquelme en étant adulte. De fait on n’a pas de souvenir de lui dans l’instant, mais on s’est construit des souvenirs de lui a posteriori en revoyant des matchs. Et cela a créé une espèce d’icône romantique dans notre esprit, au-delà de son niveau intrinsèque. Il était complètement anachronique au regard de ce football moderne rapide et fait de percussions tel qu’on le conçoit aujourd’hui. Et, quelque part, son demi-échec en Europe est surement lié à ça.

Par contre, ce qu’on essaie vraiment d’amener dans le livre, et ça nous tenait à cœur, c’est cette idée que le 10 n’a pas vraiment disparu. Son rôle existe toujours mais a été déplacé sur le terrain. L’exemple le plus évident, c’est en numéro 6 qui est surement le déplacement le plus fréquent de la fonction créative. Le cas emblématique sur ce sujet étant évidemment Andrea Pirlo Mais on le retrouve aussi avec Verratti par exemple. Ou aussi au niveau des arrières latéraux. Julien, qui regarde beaucoup de premier league puisqu’il l’analyse sur RMC, insiste beaucoup sur le rôle de Trent Alexander-Arnold à Liverpool sur ce sujet. Parce qu’il est celui qui impulse, par des passes créatives, des actions de jeu qui vont amener des situations de but.

Donc oui, aujourd’hui, le créateur de l’équipe ne joue plus dans la zone du terrain que l’on considère comme dévolue au numéro 10, il n’a plus exactement le même rôle, pas le même physique… Mais son apport dans le jeu de l’équipe est comparable à celui d’un numéro 10.

En ce sens, il ne faut pas avoir une vision arrêtée de l’histoire. Il y a une continuité entre les phases. On ne pouvait pas passer d’un seul coup d’un football où le 10 était le joueur le plus important dans la création du jeu à un football qui se serait intégralement passé de numéros 10. Il y a eu une évolution dans laquelle le numéro 10 a évolué avec le football dans son ensemble. Alors oui, il n’y a plus de numéros 10 selon la définition disons traditionnelle que l’on s’en fait. Mais son rôle existe toujours à nos yeux. Peut-être qu’un jour il n’existera plus car on aura plus besoin de créativité ou parce que tous les joueurs seront capables de créer à leur propre poste. Mais aujourd’hui, pour reprendre l’exemple d’Alexander-Arnold à Liverpool, on a toujours besoin d’un créateur, même ailleurs sur le terrain.»

LDF : On a parlé du cas de meneurs ayant reculé ou ayant été décalé sur un côté. Mais, le cas de joueurs ayant avancés pour devenir meneurs avec le temps est-il fréquent ? On sait que Zidane, par exemple, a joué relayeur pendant ses années cannoises avant de « monter » 10.

PG : « Je ne crois pas que ce soit très fréquent. On a plus souvent le cas de joueurs qui reculent sur le terrain avec le temps. Le cas le plus emblématique étant Mathieu Bodmer qui évolue aujourd’hui défenseur. Laurent Blanc rentre aussi dans ce schéma. Et il y en a d’autres. Des joueurs qui avancent sur le terrain, c’est beaucoup plus rare.

Il faudrait voir, dans le cas de Zidane, comment ce changement de position s’est imposé. Dans le livre, on cite un joueur qui l’avait côtoyé en jeunes et qui disait que sa créativité était beaucoup trop importante pour être placée aussi bas sur le terrain. Néanmoins, il est possible d’imaginer que, s’il avait joué dix ans plus tard, il serait resté relayeur ou numéro 6. Par ailleurs, la zone du terrain dans laquelle évoluait Zidane est une zone qui s’est énormément densifiée. Et, quand tu as un joueur aussi fort sur le plan technique, tu es quasiment obligé de le mettre dans cette zone-là puisqu’il est le seul capable d’y jouer. »

LDF : Tu as parlé du rôle des latéraux et du recul avec le temps de la fonction créative d’une équipe. Peut-on imaginer qu’un jour, le rôle créatif d’une équipe finisse par être donné prioritairement aux défenseurs, voire au gardien de but ?

PG : « Ironie du sort, on nous dit souvent de faire notre prochain livre sur le poste de gardien, eût égard au fait que c’est sûrement le poste qui a le plus évolué ces dernières années.

Pour revenir à ta question, on voit clairement que l’évolution des règles ces dernières années a complètement transformé le rôle du gardien. C’est quelque chose qui a beaucoup été commenté: le jeu au pied des gardiens, leur importance dans les relances, l’utilisation tactique qui est faite d’eux notamment quand on veut changer d’aile…

De fait, les gardiens comme Ter Stegen apportent aujourd’hui de plus en plus cette capacité à impulser les actions mais aussi cette capacité à gérer le temps d’un match qui est fondamentale dans le rôle du 10. Parce que le rôle du 10 n’est pas seulement d’attaquer et de donner la dernière passe. Il est aussi de gérer le contrôle du temps. C’est notamment sur cet aspect que Riquelme était passionnant à voir jouer.

Après, la nouvelle règle qui permet depuis le début de saison au gardien de relancer dans sa surface, je la trouve intéressante. Parce que cela met de suite trois ou quatre joueurs au pressing sur le latéral ou le central plus le gardien. On l’a d’ailleurs vu lors du dernier PSG-OM avec Navas qui se retrouve à devoir gérer un pressing de deux ou trois adversaires, qui réussit à s’en sortir et crée une action de but derrière. C’est donc passionnant parce que ça fait du gardien autre chose qu’un dernier rempart mais aussi un point d’appui pour des relances ou des changements de rythme.

Par contre, on a parlé des défenseurs latéraux, mais je suis aussi intéressé de voir ce que les défenseurs centraux peuvent amener de ce point de vue. J’ai l’impression par exemple qu’on a toujours attendu ça de Thiago Silva. Cette capacité à ne pas seulement stopper les actions adverses mais aussi à pénétrer plein axe et à faire des passes susceptibles de casser les lignes adverses. Quand ton numéro 6 est pris en tenaille au milieu. Peut-être que c’est aux défenseurs, latéraux ou axiaux, qui se retrouvent avec de l’espace devant eux, de prendre cet espace, d’avancer et de faire la passe qui va arriver dans les pieds d’un joueur offensif.

Pour revenir sur le sujet des latéraux, ce qui est intéressant, c’est de savoir pourquoi un latéral va se retrouver dépositaire du jeu. D’un part parce qu’il a de l’espace et aussi parce qu’il subit moins de pressing adverse. Il a des circuits de passes possibles, deux ou trois, voire plus s’il monte sur le terrain. Pour peu qu’il rentre dans l’intérieur, il a quasiment tous les circuits de passes possibles à sa disposition. Il vient du côté, ce qui peut être un avantage comme une contrainte. Mais moi, j’aimerais voir dans quelle mesure un défenseur axial peut avoir le même rôle qu’un Trent Alexander-Arnold dans les prochaines années.»

LDF : Vous consacrez une large part du livre au leadership indispensable dans le jeu. Mais pensez-vous qu’un dix puisse être un bon capitaine aussi ?

PG : « La question s’est beaucoup posée. On dit dès le début du livre qu’il y a une infinité de numéros 10 différents et qu’il n’y a pas de dénominateur commun sur certaines caractéristiques comme le caractère.

On peut prendre l’exemple de Rai, très grand capitaine, qui était un leader technique et tactique sur le terrain, mais aussi un leader psychologique du groupe que ce soit dans ou hors des vestiaires. Inversement, certains vont être plus effacés et ne vont pas prendre part au leadership humain. Il n’y a aucune règle absolue. Par contre, ce qui est sûr, Éric Carrière en parle dans le livre d’ailleurs, c’est qu’il doit gagner la confiance de ses coéquipiers sur le terrain. Il faut être capable de prendre le ballon, même dans les moments difficiles, et d’en faire quelque chose. Un 10 a besoin d’être alimenté en ballons, y compris dans les zones dangereuses ou dans les mauvais moments. Parce que s’il ne le reçoit pas, ça va souvent le pousser à aller le chercher lui-même et ça va donc le faire redescendre sur le terrain pour le prendre au niveau de la ligne médiane, voire plus bas. Ce qui va donner un joueur de moins dans sa zone. Olivier Dall’Oglio nous en parle au sujet de Marvin Martin, Ronaldinho nous en a parlé à son propre sujet ou on a pu le constater aussi avec Messi dans des matchs où l’Argentine était dominée, le 10 a besoin de toucher les ballons. Donc le 10 doit démontrer son leadership de jeu et de montrer à ses coéquipiers qu’il est capable de faire quelque chose du ballon. Donc le 10 doit demander le ballon autant que possible. C’est  peut-être un peu exagéré, mais, entre guillemets, un 10 qui se cache n’est pas un 10.

Dans les interviews de personnes non issues du football que l’on a faites pour le livre, il y a un chef cuisinier d’un grand restaurant. Et il fait une analogie intéressante entre son rôle et celui d’un 10.Dans sa cuisine avec son équipe, il doit en permanence être au top niveau même pour des gestes basiques. Quand il coupe un concombre, par exemple, il doit y apporter le même soin que s’il préparait un plat prestigieux. Parce que derrière lui, il y a des commis, des assistants…et que ces gens-là vont se mettre au même niveau. C’est la même chose dans une équipe de foot. Si le leader technique de l’équipe prend ses responsabilités, alors le reste de l’équipe se mettra au diapason.

Dans les entretiens qu’il nous a accordés pour la rédaction du livre, Jean-Michel Badiane dit ça au sujet de Ronaldinho. Il explique qu’il pouvait paraître nonchalant, qu’il s’échauffait avec les lacets défaits, qu’il faisait souvent la fête…mais qu’une fois sur le terrain. Il prenait le ballon, même dans la difficulté et faisait jouer son équipe. »

LDF : Vous abordez dans le livre le sujet de la symbolique du numéro 10 et de son côté magique qui aurait pu disparaître à l’heure des joueurs ayant des numéros fixes pas forcément compris entre 1 et 11.

PG : « On aborde certaines anecdotes dans le livre, comme celle de Benzema qui le récupère sans l’accord de Govou qui le « détenait » à l’époque, ou Mbappé qui le prend alors que, de par son jeu il aurait pu vouloir plutôt le 9. Est-ce que ce sont des logiques marketing ou le fait que le numéro le fasse rêver ? C’est difficile à dire. Ce n’est pas anodin que cela reste un numéro fétiche. Quand Neymar arrive à Paris, Pastore lui offre son numéro 10 alors qu’il ne l’a gardé qu’un an. Le 10 garde toujours une aura particulière. En district et plus largement dans les catégories amateurs, le joueur qui porte le 10 reste celui qui est le plus observé ou marqué de près. Idem dans des logiques marketing. Si tu cherches un maillot pour un enfant, sauf à vouloir celui d’un joueur particulier, c’est souvent le 10 qui est choisi.

Au-delà de ça, la symbolique se construit aussi avec des souvenirs. Dans notre génération, on a des souvenirs de Zidane, de Riquelme, des maillots de Maradona continuent à se vendre. Tout cela contribue à entretenir le mythe du 10. Il survit aux évolutions du jeu. »

DU TAC AU (presque) TAC :

LDF : Zidane ou Platini ?

PG : «C’est dur tout de même.  Zizou quand même, parce que je suis trop jeune pour avoir vu jouer Platini. Mais c’est vraiment dur de choisir. Dire Platini, vu mon âge, ce serait du snobisme vu que je ne l’ai vu jouer qu’a posteriori. Un match comme France-Brésil 2006 m’a tellement marqué… Alors que ce n’est même pas le meilleur match de sa vie, d’ailleurs. Cette idée d’un joueur qui est tellement au-dessus de l’équipe adverse, même si ce n’est pas mon match préféré. Ce que ça envoie comme message, c’est fou. »

LDF : Pelé ou Maradona ?

PG : « Maradona. D’ailleurs si tu regardes l’index, c’est sûrement le joueur le plus cité du livre. Sans aller, évidemment, jusqu’à dire que Pelé était surcoté, mais les matchs qu’on a revu de Pelé, même s’il était exceptionnel, technique, athlétique… Dans sa manière d’imprimer le jeu de l’équipe, ce n’était pas forcément lui le créatif au final. Alors que Maradona, il ne porte pas seulement son équipe à bout de bras, il fait tout dans cette équipe et selon ce qu’il fait, l’équipe gagne ou perd. Une des conclusions du livre, c’est que Maradona, c’est l’essence du 10, dans tout ce que ce poste englobe.»

LDF : Baggio ou Totti ?

PG : « Baggio. J’adore Totti mais il incarne une certaine modernité dans le sens où il a joué à tous les postes, notamment attaquant de pointe. Alors que Baggio a un côté romantique dans sa manière d’être une sorte d’Ultimo Diez. En plus quand tu prends sa dernière saison à Brescia où il côtoie Pirlo qui, à l’époque, commence à jouer à partir d’une position de regista, il y a un côté passage de relais dans la magie. J’avais en plus lu une interview de lui où il parle notamment de sa dépression après son tir au but raté en finale du mondial 1994. La manière dont il parle de ça le rend vraiment attachant. C’est un joueur qui m’a fait pas mal fantasmer quand j’étais petit. Il incarne bien ce côté magicien qui subit des blessures parce que le jeu se durcit. Son corps n’a pas suivi son talent. »

LDF : Sneijder ou Bergkamp ?

PG : « Bergkamp sans hésitation. En plus de ça, Sneijder, malgré son immense talent, incarne ce qu’on peut ne pas aimer dans un 10. A savoir la capacité à prendre le jeu à son compte mais dans son propre intérêt plus que celui du collectif. J’ai le sentiment qu’il est plus égoïste que ne devrait l’être un 10. Bergkamp, lui, est peut-être un joueur « moins dix » que ceux que tu cites. Mais il garde cette capacité à inventer. A voir le temps et l’espace mieux que le commun des mortels, à s’adapter au collectif et à raisonner par rapport à ses coéquipiers. Puis son but contre l’Argentine en 1998, je m’en remets toujours pas. Pour moi, c’est le plus grand but de l’histoire si tu prends en compte le contexte, le geste technique…»

LDF : Messi ou Riquelme ?

PG : « Si j’étais objectif je me poserais la question. Mais bon, Riquelme forcément. Il est pas meilleur que Messi, évidemment. Mais son côté anachronique et romantique est sublime. Puis c’est un des joueurs qui a été le mieux raconté. C’est quand même fou d’avoir autant de citations sur ce joueur que cela vienne d’écrivains, d’entraîneurs… Quand des gens intelligents savent écrire sur un joueur et savent dire des choses aussi belles sur lui, ça le rend encore plus beau. Si le reste du monde sait si bien raconter un joueur, c’est forcément qu’il dépasse le football. Le football reste un vecteur d’émotions et Riquelme s’inscrit parfaitement dans cette veine-là.»

 

  • Eddie Jones a beaucoup échangé avec des entraîneurs de football (notamment Louis Van Gaal, Pep Guardiola, Claude Puel, Sir Alex Ferguson…) et a beaucoup utilisé les méthodes d’entraînement dites de la périodisation tactique dont le créateur est l’universitaire portugais Vitor Frade et qui doivent leur célébrité à Jose Mourinho.

 

Eddie Jones, le foot comme essence. Maxime Brigand, sofoot.com

17€90
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Intérêt football

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Pour

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Contre

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