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ITW – Jean-Baptiste Guégan et Clément Pernia présentent « La République du foot »

Votre avis sur ce livre ?

 

 

Une première surprise pour moi à la lecture du livre, c’est de constater que le psychodrame qui a suivi la grève de Knysna en 2010 n’aie pas fait l‘objet d’un chapitre dédié alors qu’il s’agit probablement de la pire comédie politico-footballistique de l’histoire récente.

Jean-Baptiste Guégan : On en a parlé entre nous. Tout d’abord, honnêtement, ça nous saoulait de revenir là-dessus. Ensuite, beaucoup de choses ont été dites à ce sujet. Et, aussi, on n’avait pas réussi à avoir d’entretien avec Sarkozy (président de la république à l’époque, ndlr). Si on avait pu l’avoir en interview, évidemment qu’on en aurait parlé. C’est un évènement sur lequel beaucoup de gens sont revenus. Il y a eu beaucoup de choses écrites et beaucoup de livres sortis.

Ça nous semblait plus intéressant de donner de la place à Chirac, ou même à d’autres sujets.

Clément Pernia : Après, dans la conception du livre, quand on l’a chapitré, on a préféré travailler par personnalité politique ou par parti. On aurait pu faire un livre basé sur la chronologie. Mais il n’y a que sur les présidents de la république qu’on a fait les choses dans l’ordre chronologique. On n’allait pas commencer par Hollande avant de faire De Gaulle. En plus, le sujet Knysna n’est pas évoqué que dans un seul chapitre. Même si c’est vrai qu’on en parle quand même pas mal dans le chapitre sur Sarkozy. Mais on n’a pas voulu le surexploiter non plus. On trouvait que ce n’était pas un sujet plus important que d’autres qu’on traite dans le livre.

JBG : Ce qu’on voulait vraiment montrer, c’est que, quelque part, la réussite footballistique, c’est ce qui a manqué à Sarkozy. Il est très impliqué après la main de Thierry Henry, puisqu’il le reçoit après les faits. Il s’implique beaucoup après Knysna, aussi. Mais il ne peut tirer aucun profit de ce qui se passe sur le plan footballistique dans son mandat. Il prend des coups tout le temps sur ce sujet. On voulait, entre autres, montrer dans ce livre la capacité des acteurs politiques à se servir du football et lui, il a clairement été desservi. Et le paradoxe, c’est que c’est peut-être le président le plus connaisseur et le plus passionné qui n’a pas pu en profiter alors qu’il aurait rêvé de faire comme Chirac en 1998.

CP : Le paradoxe, c’est que sur les quatre derniers présidents, les deux qui ont le plus bénéficié du football sont ceux qui s’y connaissent le moins alors que Sarkozy et Hollande qui sont de vrais passionnés n’en ont quasiment pas bénéficié, voire ont été desservis comme Sarkozy.

 

Alors, l’opinion publique a beaucoup retenu les images de Chirac supportant les bleus, de Sarkozy et Macron supportant respectivement, en sus des bleus, le PSG et l’OM. Mais de votre livre, il ressort qu’il existe un fan de foot particulièrement passionné que l’opinion publique ne retient pas, c’est François Hollande.

CP : Déjà parce que François Hollande n’est pas étiqueté supporter d’un grand club. Macron, par exemple, est étiqueté football parce qu’il affiche ouvertement le fait d’être supporter de l’OM. Sarkozy, il est présent quasiment à tous les matchs au parc des princes. Donc sa passion du PSG est ostensible. Hollande, on ne sait pas quel club il supporte. Et il ne parle pas spécialement de foot, ni même de sport d’une manière générale. Il faut se renseigner auprès de ses équipes pour apprendre que c’est un vrai fana de football. On peut revoir aussi son passage à l’équipe du soir pour s’en apercevoir. On s’est documentés. On sait qu’il a joué jusqu’à seize ans, qu’il a longtemps rêvé d’être professionnel, qu’il lit l’Equipe tous les matins… Tous ceux qui étaient au Parti Socialiste à l’époque, comme Julien Dray par exemple, te disent que c’est un vrai fondu de football.

Je pense que c’est lié à ce côté « président normal ». Et qu’il n’a pas été aidé par sa taxe à 75%.

JBG : Il faut revenir sur cette taxe. Pendant sa campagne, il y a la fameuse phrase selon laquelle son ennemi c’est la finance. Une fois arrivé au pouvoir, la taxe à 75%, il peut décider de ne pas l’appliquer mais il s’y tient. Dans l’opinion publique des passionnés de football, elle devient la taxe Zlatan Ibrahimovic (arrivé au PSG à l’été 2012, quelques semaines après l’élection de François Hollande, ndlr). Puisque ce dernier s’autorise une sortie médiatique d’une rare violence où il explique ne pas savoir qui est ce petit homme à la tête de l’état français.

Ensuite, il y a la volonté de rompre avec le quinquennat Sarkozy en étant un président normal. C’est-à-dire, en ne montrant surtout pas qu’il est fan de foot. Ou alors de ne se montrer qu’avec des clubs identifiés comme populaires comme le Red Star, par exemple.

Et pourtant, montrer son rapport au foot aurait pu l’aider à casser son image monolithique. Son image de technocrate aurait pu voler en éclat et ça aurait fait ressortir cette image de mec sympa et drôle que dépeignent ses proches.

 

Quand on parle de l’instrumentalisation politique du foot, on s’aperçoit que, même sans jamais parler de foot, le rassemblement national parvient toujours à le ramener sur ses terrains de prédilection : le fait que beaucoup de joueurs soient issus de l’immigration, que certains ne chantent pas la marseillaise…

JBG : Quand on discute avec des historiens du foot, ils nous expliquent une chose : sur le dernier siècle écoulé, les seuls acteurs qui aient réussi à instrumentaliser politiquement le football, c’est l’extrême-droite. Dans les années 30, c’était sur les premiers exilés à avoir pu porter le maillot des bleus. Et en 1995/96, c’est le moment où Jean-Marie Le Pen se positionne là-dessus. En sachant qu’à cette époque-là, l’équipe de France est loin des sommets. Il anticipe la polémique qu’il va pouvoir faire enfler pour en tirer profit politiquement. Et le troisième temps, c’est le moment où Lionel Jospin, alors premier ministre, veut organiser un France-Algérie. Là, c’est l’invasion du stade, ce sont des images catastrophiques que l’on a encore revues récemment. Ce sont les discours dans les vestiaires avec notamment un Lilian Thuram très critique. Et, ceux qui en tirent profit, c’est l’extrême-droite. Et quand on a rencontré certains membres du rassemblement national, ils nous ont dit clairement que ce match avait été un élément déclencheur de l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour en 2002. Et donc, cet évènement est resté un marqueur au sein de l’extrême-droite. D’où, par exemple, la tentative de Zemmour de faire le buzz au centre de foot à cinq que possède la famille Zidane à Aix en Provence pour relancer sa campagne alors qu’elle est en perte de vitesse.

CP : Moi je trouve que, globalement, le Rassemblement national récupère tout. Que ce soit les faits divers, tout ce qu’il se passe dans l’actualité…tout. Et le football est tellement populaire, c’est tellement important aux yeux des gens, ça génère tellement d’émotions ou de réactions sur les réseaux sociaux que c’est forcément une aubaine pour le RN. Ils peuvent saisir les failles et il y en a malheureusement eu beaucoup ces dernières années dans le football français. C’était presque des cadeaux pour eux. Knysna, l’affaire Benzema/Valbuena, quand la maison de Deschamps est taguée par des « supporters » de Benzema… Tout ça, ce sont des passes décisives pour le RN.

Par ailleurs, il y a une méconnaissance totale du football au Rassemblement National. Donc, quand ils veulent se positionner, ils sont obligés de polémiquer puisqu’ils n’y connaissent rien. Comme La France Insoumise, d’ailleurs.

JBG : Pour être honnête, il y en a trois chez eux qui s’y intéressent un minimum. Il y a Aleksandar Nikolic, délégué jeunesse du RN. Il y a le sénateur Stéphane Ravier car il est marseillais et qu’à Marseille, le foot est vraiment ancré culturellement. Et Louis Aliot, le maire de Perpignan qui s’y intéresse un peu. Par ailleurs, quasiment tous les leaders importants du RN, à part Aliot, justement, sont plutôt orientés rugby. Et, enfin, concernant Marine Le Pen, il ne s’intéresse pas au sport, son truc, c’est les chats.

CP : Par ailleurs, il y a un point important, c’est que l’équipe de France, et même le football d’une manière générale, représente tout ce que déteste le Rassemblement National. La diversité des origines, les causes que défendent publiquement certains joueurs… Donc ils n’ont que peu de moyens d’en tirer profit.

 

Vous consacrez un chapitre à Europe Ecologie Les Verts en expliquant qu’ils sont peu audibles sur certaines problématiques comme les pesticides sur les terrains ou les stades climatisés du Qatar. Alors que ce sont des points qu’ils pourraient, voire devraient, porter.

JBG : Quand j’ai fait ce chapitre, je n’étais pas forcément hostile à EELV, loin de là. Ils ont des préoccupations intéressantes sur l’exposition des joueurs aux pesticides des pelouses, sur la gestion en eau des stades ou sur l’empreinte carbone des déplacements liés aux matchs. Tout le discours sur le constat est pertinent. Mais dès qu’on rentre en pratique sur le sujet de l’économie du foot et de la pratique du foot, ils deviennent irrationnels et idéologiques. A tel point, comme me l’a expliqué un historien spécialisé, que, comme une partie des verts historiques viennent de l’extrême gauche, ils ont gardé ce postulat du foot opium du peuple et outil d’aliénation des masses. Et ils t’expliquent que l’économie du foot pro étant une marchandisation du sport, pour eux, ça doit disparaître. Mais ils vont plus loin, puisque dans tous les exécutifs municipaux, où ils ont un poids important, ils ont une stratégie visant objectivement à ne pas favoriser le sport professionnel. Si c’était au profit du sport pour tous, ça pourrait être bien. Mais ils ne vont pas jusqu’au bout. Ils utilisent le football uniquement comme un repoussoir et montrent de fait leur incapacité à comprendre le phénomène. On le voit à Bordeaux, à Strasbourg et surtout à Lyon où c’est lunaire, et même à Paris. Les clubs de foot pro sont des entreprises qui personnalisent les territoires, les valorisent, permettent une identification… Et derrière les verts s’en moquent.

Mais ils paient cette attitude aussi. Si Yannick Jadot n’atteint pas les 5% au premier tour, c’est en partie parce qu’il n’a pas utilisé cette carte-là alors qu’il est le seul leader important de son parti à avoir de l’intérêt pour le foot. Et que ça aurait permis de parler plus facilement aux classes populaires plutôt que de ne toucher qu’un électorat intello issu des centre-villes.

CP : Le problème, comme l’a dit Jean-Baptiste, c’est qu’ils font souvent des constats très juste. Mais que dès qu’il s’agit de proposer une solution, ils en arrivent très vite à de la démagogie et de la caricature. Et je trouve que la façon dont ils traitent le foot est assez symbolique de leur campagne d’une manière plus globale.

JBG : Je peux te citer en exemple un match de coupe de France. Le stade est enneigé et il faut déblayer. Que fait la mairie ? Ils mettent en action un souffleur d’air chaud pour que le match puisse se jouer. Ce qui est objectivement la seule solution disponible car on est deux heures avant le match et qu’on n’a clairement pas assez de volontaires pour déblayer la neige à la main. Et là, deux élus locaux EELV font de la récupération dans la presse locale sur ce sujet, alors même qu’ils n’étaient pas au stade, en expliquant que c’est mauvais sur le plan environnemental. Alors, oui, bien sûr qu’ils ont raison de dire que c’est une solution loin d’être idéale. Mais ce n’était clairement plus possible de faire autrement sauf à devoir reporter le match, ce qui était inenvisageable.

 

En 2007, dans un supplément de So Foot dédié à la coupe du monde de rugby, Serge Simon, l’actuel vice-président de la FFR aux idées de gauche revendiquées, avait eu une phrase assez parlante sur la façon dont les partis de gauche peuvent percevoir le sport : « Le sport avec ses milliers d’associations et ses millions de pratiquants est un mouvement social puissant, mais la gauche ne l’a pas compris. » Ça vous inspire quoi au sujet du foot ?

JBG : A l’origine, on devait faire un chapitre essayant de répondre à la question de savoir si le foot. On ne l’a pas fait, entre autres parce que j’étais en retard et aussi parce qu’on était limité sur le nombre de pages.

Mais c’est vrai que ce chapitre amenait de vrais questionnements. Le foot professionnel est une activité économique qui obéit aux lois du marché, qui est un marché libéral quasiment pas régulé. Donc, oui, le foot professionnel est de droite. Les joueurs sont des acteurs libéraux. Il n’existe par exemple aucune règlementation pour mutualiser les profits comme on peut en trouver dans les ligues professionnelles nord-américaines.

Mais dès qu’on sort du sport professionnel, on se rend compte qu’il existe dans le sport amateur une intégration que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Que c’est présent sur tous les territoires. Que le sport est nourri à 60% de subventions publiques dont plus de la moitié va au foot. C’est le sport le plus subventionné par les collectivités territoriales. Et malgré ça, on ne regarde le sport que sous un angle culturel et idéologique qui correspond à la façon dont sont formées nos élites. Il n’y a aucun cursus dans ces formations qui intègre un module dédié au sport. Et quand on en parle, c’est soit sous un angle sarcastique, soit pour en aborder uniquement le volet purement économique, jamais le volet social.

Pourtant, quand on discute avec certains élus locaux ou des responsables associatifs, on s’aperçoit que, pour intégrer les migrants par exemple, le meilleur moyen est souvent le sport. Un gamin qui arrive dans un pays dont il ne parle pas la langue, où sa couleur de peau est très minoritaire… Mets un ballon au milieu et ça facilite les choses. C’est un moyen de faire rentrer les gens dans des règles communes. Et ça ne vaut pas seulement en bas de l’échelle sociale comme avec les migrants ou dans les quartiers difficiles. C’est aussi valable dans les lycées huppés de l’ouest parisien.

CP : Juste pour rebondir sur la phrase de Serge Simon. Elle date de 2007, à une époque où le clivage gauche-droite était encore assez marqué. Je peux te dire qu’elle est aujourd’hui valable dans tous les partis. Dans le livre, on fait un chapitre sur le fait qu’au sujet du foot LFI et le RN ont la même attitude. On parle de partis qui se revendiquent tous les deux comme étant les plus proches du peuple et il n’y a rien dans leurs programmes respectifs au sujet du sport.

Je pense que Macron l’a un peu compris avec Karl Olive (ancien journaliste du service des sports de canal + et actuel maire LREM de Poissy dans les Yvelines, ndlr). C’est pour ça, entre autres, qu’il a instauré les trente minutes supplémentaires obligatoires d’activités physiques à l’école. Parce qu’il y a déjà un objectif sanitaire, et en même temps parce que c’est un vecteur de cohésion sociale.

JBG : Après, ce qui est dommage, c’est que c’est encore quelque chose de descendant. Ça part du sommet de l’état au lieu de partir des territoires. Mais il n’y a pas de vraie politique publique coordonnée. Il suffit de voir Paris 2024. On réfléchit plus à ce qu’on va faire pour avoir une belle cérémonie d’ouverture plutôt qu’à essayer de faire en sorte que ces jeux amènent quelque chose aux territoires. Et on a encore des réflexions complètement déconnectées de la valeur sociale, éducative et transformative du sport.

CP : Et on peut d’ailleurs regretter que l’on n’ait pas su, pendant la crise du Covid, être capable d’utiliser le sport comme échappatoire. Les anglais, par exemple, ont confiné comme nous mais laisser se jouer des matchs, certes à huis-clos, pour offrir une soupape lâcher prise aux gens. Et chez nous, Maracineanu, ministre des sports en exercice, donnait des interviews pour expliquer que le sport n’était pas une priorité.

JBG : Même si je doute de la capacité des élus à s’en saisir, il y a, pour Paris 2024, une opportunité unique, de transformer le rapport des français à leur corps. Je vois par exemple, un nombre effarant de suicides chez les lycéens et les étudiants. Et ça vient en grande partie du fait qu’on a pas fourni d’échappatoire à la jeunesse pendant cette crise. On les a confinés, cloitrés, cloisonnés…

Aux USA, par exemple, le fait que la NBA ait continué à jouer, certes sous bulle sanitaire stricte, ça a offert une respiration à une partie de la population. En Allemagne, un ministre des sports d’un des länders m’expliquait qu’il fallait préserver le foot parce que ça restait un moment d’évasion pour la population.

 

Pour continuer sur la fonction sociale du foot, on a beaucoup parlé du rôle de cohésion sociale du club de foot dans les petites communes où il n’existe plus de lieu pour se retrouver. C’était en partie ce qu’avait défendu François Ruffin avec son célèbre « discours en maillot » à l’assemblée. Vous parlez dans le livre du fait que le premier échelon des rapports entre la politique et le foot est l’échelon municipal. Pensez-vous que les maires de petites communes saisissent vraiment l’enjeu du foot en matière d’interactions sociales ?

CP : Pas tous, malheureusement. Moi je viens d’une petite ville et j’y ai joué au foot quinze ans quand j’étais gamin, puis ado. Et les subventions de la mairie baissaient d’années en années. C’était une ville de 10 000 habitants avec deux clubs de foot de niveau régional. Le foot était le seul moment où les gamins de toute la ville se réunissaient et se rencontraient. J’étais dans un collège privé alors que j’avais des coéquipiers issus des HLM qui étaient à l’école publique. Mais ça fédérait des gamins et même des adultes de divers milieux. Mon père, par exemple, emmenait souvent d’autres gamins du club sur des tournois quand leurs parents ne pouvaient pas. Et il n’y a pas toujours de prise de conscience des élus sur ce que ça peut apporter de subventionner un club de foot. Ils ne voient souvent que l’aspect budgétaire. Et c’est lié à la considération que l’on a pour le sport dans ce pays. On le retrouve aussi au niveau du budget de l’état puisque le sport n’en représente que 0,2%.

JBG : Je vais même aller un peu plus loin. Michel Koebel a travaillé là-dessus, sur les rapports entre la politique à l’échelon local et le terrain. Et il explique que c’est souvent utilisé comme un outil de légitimation. Les politiques l’utilisent seulement quand ça gagne en espérant des retombées en termes d’images. Et pourquoi, malgré ça, les mairies baissent ces budgets ? Parce que le gamin qui joue au sein du club de foot local ne vote pas. Alors que les retraités qui sont les plus gros votants ont tendance à influer la politique à leur avantage. Alors qu’on devrait mettre le paquet pour les jeunes. Parce qu’on a besoin de les canaliser, de les faire se défouler, socialiser et de leur faire intégrer des règles. Enlever un club ou un stade de foot dans une ville ou un village, ça déstructure l’avenir de la commune. Certes, c’est une économie à court terme. Mais à long terme tu y perds énormément. Parce que le temps de reconstruction peut être assez long et on va rater plusieurs générations.

Dans les années 80, dans les cités et les grands ensembles urbains, il y avait une cohésion générée par le foot. Il y a un exemple récent vraiment intéressant, c’est la CAN des quartiers. Ça n’a pas été récupéré par le politique. Ils ont essayé mais ils n’ont pas réussi. Mais ce qui est intéressant, c’est que des gens des cités, venus de toutes origines mais tous français, se sont retrouvés sur cet évènement qu’est la Coupe d’Afrique des nations et ont créé de la cohésion sociale de manière spontanée.

Un autre exemple de ça, c’est la lucarne d’Evry. Aujourd’hui, c’est devenu presque un phénomène de foire. Mais c’est significatif de cette culture foot issue des cités. Tu n’as pas de terrain ? Hé bien tu vises la lucarne depuis le parking. Alors ok, c’est marrant un moment. Mais il faudrait aussi qu’on donne des terrains de foot à ces gamins. En Allemagne, la question est tranchée, les terrains sont ouverts pour tous, tout le temps. Il y a des city stades en plein cœur des quartiers touristiques berlinois où l’on peut jouer à trois heures du matin. J’étais en Italie l’année dernière dans un bled paumé à 60 bornes de Rimini, et j’ai vu un terrain de foot éclairé une bonne partie de la nuit. Et quand j’ai posé la question à mon ami italien, il m’expliquait que c’était toujours comme ça et que ça ne surprenait personne chez eux vu l’importance du foot.

 

Vous parlez de l’importance du foot dans les banlieues. On a l’impression que la seule vision politique qu’il y ait à ce sujet, c’est en gros que ça peut permettre à une poignée de monter dans l’ascenseur social via le foot pro. Mais qu’on ne se soucie pas de la majorité qui n’y parviendra pas.

JBG : La question des politiques publiques dans les banlieues, elle est liée à leur absence de poids électoral. Le jour où les jeunes de ces quartiers voteront massivement et auront un vrai poids électoral, les politiques publiques changeront rapidement.

CP : Mais ça ne vaut d’ailleurs pas que dans les banlieues, d’ailleurs. C’est tout aussi vrai dans la France périphérique. Alors certes, dans les quartiers, tu as sans doute une passion pour le foot plus forte qu’ailleurs. Donc c’est plus visible. Mais le problème est le même dans les territoires éloignés des grandes métropoles. Et si tu n’as pas d’élus locaux qui y accordent de l’importance, il n’y a rien de fait.

JBG : Au passage, si les seules chances de promotion sociale des gamins issus des cités ce sont le foot ou la musique c’est aussi parce que tous les autres instruments de justice sociale de l’état ont disparu. Que derrière tu vois quarante ans de politiques publiques qui ont enlevé des services au lieu de surinvestir sur ces territoires qui avaient besoin d’un rattrapage. Et on a donc des problèmes de compétitivité de certains territoires. On a renforcé toutes les métropoles au détriment du reste, et aujourd’hui, on voit le résultat. Et la considération pour le foot, c’est juste de le considérer comme un sparadrap ou un cautère sur une jambe de bois. Objectivement, jusque dans les années 60, la question du foot comme vecteur d’ascension sociale ne se posait jamais. On pouvait s’en sortir, parce qu’il y avait l’école qui remplissait son rôle, des concours pour avancer professionnellement et une vraie cohésion sociale. Et ce alors qu’on avait un niveau d’immigration comparable à aujourd’hui. On le voit dans une ville comme Marseille, par exemple. Quand on donne des moyens à l’école et à tous les acteurs sociaux, on voit moins de clichés du type « Ben toi tu es doué au foot, donc tu ne peux t’en sortir que comme ça. » Quand on ne limite pas les gamins à leur corps avec, en sus, les clichés ethniques sur le physique comme les noirs qui courent soi-disant plus vite, mais qu’on leur donne de vraies chances, on ne compte plus uniquement sur le foot à ce sujet.

 

Vous consacrez un très gros chapitre aux politique publiques liées aux supporters et particulièrement aux ultras. Pour résumer, vous trouvez que rien ne va ou presque.

JBG : Je pense que la façon dont on traite les supporters et les ultras, c’est un laboratoire de politiques publiques de restriction de libertés individuelles et collectives. On accepte de borner les libertés de ces gens au seul prétexte qu’ils sont des supporters de foot. Si on faisait la même chose sur des critères d’appartenance politique, pour une origine sociale ou pour une catégorie économique, ce serait un tollé et on se ferait afficher par la cour européenne des droits de l’homme. Là on se le permet sous le prétexte qu’ils pourraient éventuellement être violents.

CP : Alors oui, comme le dit Jean-Baptiste, il y a le fait que tout le monde s’en fout parce qu’il s’agit de supporters de foot et que c’est une population qui porte une mauvaise image. Par contre, même si on s’accorde sur ce constat restrictif de libertés, on constate aussi malheureusement que les faits donnent régulièrement raison à ces politiques. On l’a vu cette saison avec les jets de bouteilles à Nice et Lyon, avec le match Paris FC-Lyon en coupe de France… Alors on en est arrivé à des situations ubuesques ou des supporters nantais se voyaient interdits de porter un maillot du FC Nantes…dans le centre-ville de Nantes. Et en même temps, on a vu trop de scènes de violence cette saison. Et même moi qui fréquente les stades tous les weekends, ces gens-là me font chier. Parce qu’ils décrédibilisent la cause du supportérisme. Ils décrédibilisent le travail de gens qui se battent au quotidien pour faire avancer les droits des supporters.

JBG : Evidemment, qu’on est pour la liberté pour les ultras. Mais quand on est à la place du personnel politique, c’est parfois compliqué. En tant que supporter du PSG, j’ai connu deux morts au parc. J’ai parfois été au parc en ayant peur. Cette année, j’étais au match Paris FC-Lyon qui est parti en vrille. J’ai vécu un match à Marseille qui a vrillé. Et je conçois que des responsables politiques ou des personnes appliquent des méthodes draconiennes.

Par contre, il y a une facilité de la part des préfets à éviter de prendre des décisions et à éviter le dialogue avec les ultras. D’ailleurs, dans les instances représentatives pour gérer le problème en amont, il n’y a jamais de représentant des préfectures ni des clubs. Et les clubs ne nomment jamais de représentants chez les ultras. Ce qui permettrait, par exemple, de cartographier, le mouvement ultra à l’échelle des clubs. Et il y a aussi la solution de facilité chez les dirigeants de clubs. Quand un gars fait un salut nazi en tribune, alors qu’on a des caméras de surveillance qui permettent de lire les SMS des gens dans les gradins, on ne va pas me faire croire qu’on est pas capable de tirer le portrait de l’auteur d’un salut nazi. Or, on sait que foutre la paix à certains groupes ultras est une solution souvent utilisée par les dirigeants de clubs pour acheter la paix sociale, comme on peut le voir à Bordeaux cette saison, par exemple. Une fois que ce constat est posé, la question est plus complexe.

Reste qu’aujourd’hui, la question des supporters est sous-estimée. Elle oblige des avocats, comme Pierre Barthélémy (avocat de nombreux supporters du PSG ayant souvent combattu judiciairement les interdictions administratives de stade, ndlr) à prendre position dans les médias quasiment toutes les semaines contre des dérives qui sont inacceptables dans un état de droit. Ce qui n’empêche pas de penser que les ultras doivent aussi balayer devant leur porte. Le constat qu’avait fait Roxana Maracineanu sur les injures homophobes dans les stades, moi il m’interpelle. Il m’interpelle en tant que père pour savoir si je dois emmener ma gamine dans un stade et lui faire entendre ça alors que c’est interdit partout ailleurs. Alors oui, le stade est un lieu de catharsis et d’exutoire. Et c’est la fonction sociale du stade. Maintenant, il y aussi un travail à faire sur la représentativité des ultras dans les clubs. Parce qu’on ne pourra les responsabiliser qu’en cessant de ne les voir que comme des clients.

Un dernier point que je veux évoquer, c’est le fait que de nombreux présidents de clubs ne veulent plus de supporters adverses parce que c’est une perte de recettes. Parce qu’il faut bloquer les prix sur les parcages et dépenser plus pour la sécurité. Donc ils ne s’opposent pas aux interdictions de déplacement parce qu’elles les arrangent.

CP : C’est quand même terrible de voir que les allemands ou les anglais sont capables d’organiser des déplacements de plusieurs milliers de supporters, parfois dix mille et qu’en France on est incapables de le faire pour cinq cents. Mais comme le dit Jean-Baptiste, le problème, c’est avant tout le manque de dialogue.

JBG : Le problème des politiques, c’est qu’ils sont pour bon nombre d’entre eux restés sur l’image des années 80-90 avec deux cents abrutis d’extrême droite qui occupaient le bas de la tribune Boulogne. L’un d’entre eux a fini par aller dans un stade et me dire qu’en fait, c’était beaucoup moins extrême que ce qu’il pensait. Mais les députés comme Sacha Houlié qui savent réellement de quoi ils parlent parce qu’ils fréquentent souvent les stades et les tribunes populaires, c’est rare. On en discuté avec Marie-George Buffet, le rapport qu’ils ont co-rédigé sur le supportérisme formulait dix propositions. Le gouvernement n’en a retenu qu’une : l’encadrement des fumigènes, parce que c’est bien pour les images. Toutes les autres propositions qui prônaient le dialogue, la responsabilisation des ultras des élus locaux sont parties à la poubelle.

 

Pour revenir à Roxana Maracineanu, on peut aussi revenir sur son hypocrisie qui consiste à lancer une polémique dans la presse au sujet des propos homophobes des ultras tout en tressant des lauriers au Qatar alors que les droits des homosexuels y sont bafoués.

JBG : Le politique français est confronté à un problème à l’échelon national, c’est la question de la compétence. Les derniers ministres des sports en date n’ont pas brillé par leur compétence. Maracineanu, il faut lui reconnaître un mérite, c’est d’avoir beaucoup travaillé sur les violences sexuelles dans le sport et d’avoir fait avancer beaucoup de choses sur le sujet. Sur le reste, elle a montré qu’elle était mal entourée et qu’elle ne comprenait pas l’écosystème du foot. Donc on est confronté à des acteurs politiques qui comprennent que face à des intérêts catégoriels comme ceux des supporters de foot, tu es face à quelque chose qui ne va pas t’apporter beaucoup de votes. Par ailleurs, elle se plie aux intérêts stratégiques du pays. Parce que si elle tient ce discours au Qatar, c’est parce qu’elle sait qu’il s’agit d’un des premiers investisseurs étrangers sur le sol français et d’un des plus gros financeurs du sport international. Si le ministère des armées négocie de gros contrats là-bas, et qu’elle arrive sur place et casse la baraque, même pour de bonnes raisons, ce sont des milliards qui s’envolent parce qu’on perd des ventes de rafales ou d’armement.

Donc on n’est pas vraiment dans la duplicité mais dans un rapport de forces géopolitique où parfois tu fais des déclarations qui ne correspondent pas aux valeurs que tu veux défendre et où tu es obligé de tenir des discours lénifiants parce que tu as d’autres intérêts. Mais elle n’est pas naïve. Maintenant, faut-il faire primer ces intérêts-là, c’est un autre débat.

CP : Il y a d’autres problèmes la concernant à mon sens. Déjà, c’est la relégation. Il n’y a plus de ministère des sports de plein exercice, mais une ministre déléguée reliée au ministère de l’éducation nationale. Donc elle a moins de poids. Par ailleurs elle est très défaillante sur sa communication. Après ses propos sur les injures homophobes en tribunes, elle s’est contentée d’une interview de temps en temps sur France Info. Moi j’ai parfois essayé de l’inviter sur CNews, on l’a sollicitée pour le livre… Elle refuse tout le temps. Et cette opacité la pénalise.

JBG : En plus, les rares fois où elle essaie de communiquer, elle le fait de manière tellement maladroite que c’est voué à l’échec. Quand elle va en tribune au Red Star, il n’y a aucun membre de son équipe pour lui expliquer que c’est voué à l’échec en terme d’images, même si les supporters du Red Star ne sont même pas trois mille. Et ça donne ces images catastrophiques d’une ministre protégée par ses gardes du corps obligés de l’exfiltrer sous les insultes des supporters. N’importe quel conseiller un tant soit peu informé aurait dû lui dire soit de ne pas y aller, soit de prendre rendez-vous avec eux si elle voulait ouvrir un dialogue. Mais certainement pas cette tentative ridicule qui tenait plus de l’image qu’autre chose.

 

Vous consacrez un gros chapitre à la féminisation du foot. Que ce soit sur le terrain, dans les médias ou les instances dirigeantes. Même constat qu’avec les supporters, peut mieux faire.

JBG : Ce que je trouve dingue, et là je parle surtout en termes économiques, c’est que dans un sport qui cherche à augmenter ses recettes, one ne comprend pas que limiter l’accès aux femmes c’est se priver de la clientèle potentielle de 51% de la population. La deuxième chose, c’est qu’on a un sport féminin qui performe à l’international. Ça remplit les stades comme on a pu le voir au mondial féminin. Mais on paie là le retard des décideurs sur les évolutions de la société. Donc on en arrive aujourd’hui à des clubs qui ne peuvent pas intégrer des gamines de 7 ans qui veulent jouer et où à peine plus d’un tiers des demandes de filles sont satisfaites. Mais comment s’en étonner quand on voit qu’il n’y a aucune femme au comité exécutif de la FFF ?

Ensuite il y a le volet éducatif. On voit moins de simulations chez les filles. La question de la féminisation des clubs devrait être centrale. On voit les investissements que font Manchester City ou le Barca sur leurs sections féminines, si on ne s’y met pas, le retard va être compliqué à rattraper. Certes, le PSG, Lyon et Montpellier font de gros efforts. Mais les autres… C’est d’autant plus dommage que l’on a un vivier de joueuses important en France. On a eu un retour sur ce chapitre venant d’Ada Hegerberg. Et le discours qu’elle tient, et qu’elle a tenu récemment dans l’équipe magazine, c’est « Si on ne se prend pas en main pour faire avancer les choses, personne ne le fera pour nous. » Mais les dirigeants de la FFF comme Le Graët sont restés bloqués dans les années 80 et ne comprennent pas ce qu’ils auraient à y gagner. Et la LFP non plus, alors qu’elle cherche des financements supplémentaires tout le temps.

C’est un questionnement que j’ai depuis que j’ai une fille. Si demain elle veut jouer, c’est compliqué. Si elle joue, qu’elle est performante et veut aller dans une structure de haut niveau, le peut-elle ? Si elle veut travailler dans le sport de haut niveau, le peut-elle ? Ben non. Et ce n’est pas normal et ça doit changer.

 

Propos recueillis par Didier Guibelin

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