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ITW – Mourad Aerts présente « OM – Bielsa – Enquête sur une relation passionnelle »

ITW - Mourad Aerts présente OM - Bielsa - Enquête sur une relation passionnelle

A l’occasion de la sortie de son livre OM – Bielsa – Enquête sur une relation passionnelle, Livres de Foot a rencontré Mourad Aerts. Voici son interview.

 

L’INTERVIEW

 

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps après le départ de Bielsa pour écrire ce livre ?

Il y a déjà le fait que, de par mon parcours professionnel, au sortir de la saison de Bielsa à l’OM, je n’étais pas capable d’écrire un livre. Enfin, ce n’est pas exactement que je n’en étais pas capable, mais disons que je n’avais pas accès au terrain, comme on dit dans le monde scientifique, parce que je n’avais pas suffisamment de contacts pour cela. Ces contacts, je les ai obtenus depuis en étant devenu journaliste sur Marseille avec, en plus, comme travail de suivre l’OM. Et l’horreur footballistique absolue qu’était la saison de Garcia l’année dernière m’a redonné envie de me replonger dans cette saison et de faire ce bouquin que j’avais dans la tête depuis un moment sur la saison de Bielsa. Parce que je pense que cette saison n’a toujours pas été digérée ni bien comprise. Je persiste à penser qu’une large part de l’opinion publique n’a toujours pas compris ce qui s’est passé cette saison-là.

Par ailleurs, depuis la publication du livre, de nombreuses personnes m’ont dit que c’était un sujet qu’elles auraient voulu traiter.

La préface du livre est signée par André Villas-Boas qui y raconte une rencontre entre Bielsa et lui bien antérieure à l’arrivée de Bielsa à l’OM. Tu connaissais l’histoire ou tu as simplement eu de la chance en faisant signer la préface par l’actuel entraîneur de l’OM?

Je savais qu’il avait rencontré Bielsa parce qu’il l’avait dit dans une interview à RMC quelques mois plus tôt. Donc l’idée de lui faire signer la préface était de faire parler de son rapport à Bielsa à quelqu’un qui sait, en sus, ce que représente l’OM d’une manière générale, et ce que c’est que d’en être l’entraîneur en particulier.

On parle souvent de Bielsa comme de quelqu’un hors normes de par ses conceptions tactiques. Mais toi, tu as aussi décidé d’expliquer en quoi il est hors normes dans sa manière de concevoir l’entraînement en faisant décrypter ses exercices par deux entraîneurs de jeunes dans de bons clubs amateurs de la région marseillaise.

C’est l’un des chapitres que je suis le plus heureux d’avoir fait dans ce livre. Je remercie donc Romain et Zaki (ndlr, les deux entraîneurs concernés) de m’avoir aidé.

Ce qui est très intéressant dans ses séances d’entraînement peut se résumer en deux aspects. D’abord le fait que les joueurs bossent beaucoup. Parce que, quand une équipe va mal, l’un des premiers réflexes chez les supporters ou même chez les observateurs consiste à se demander ce qui est fait à l’entraînement. Donc, là, tout le monde peut constater que les joueurs ont énormément bossé. Ensuite, l’autre aspect intéressant, c’est tout le travail analytique que Bielsa fait faire à ses joueurs. C’est-à-dire le fait de répéter à l’infini certains gestes techniques de manière à être capable de le répéter de manière parfaite aussi souvent que nécessaire sur le terrain. Si on revoit les matchs de cette saison-là, on peut par exemple constater que le jeu de tête d’un Gignac est parfait, qu’il y a très peu de déchet sur les centres… Et ce sont Romain et Zaki qui, par leurs explications, m’ont fait prendre conscience de cette qualité technique que je n’ai que très rarement vue, ou revue au vélodrome. Evidemment, si tu regardes des matchs de très grands clubs européens comme le Barca ou le Real, tu verras ça plus fréquemment. Mais, l’un des intérêts de Bielsa, c’est qu’il essaie de faire tendre vers ça ses joueurs. Et qu’il y parvient au moins en partie. Un Benjamin Mendy ou un Dimitri Payet ont sublimé leur technique cette saison-là. L’application dans les passes ou le placement que l’on a pu voir sous Bielsa viennent de là.

Tu reviens sur le fait que, pendant son passage à l’OM, Bielsa n’a jamais hésité à lancer de jeunes joueurs du centre de formation comme Stéphane Sparagna ou Baptiste Aloé. Et tu racontes aussi qu’il travaille avec dans son staff Ever Demaldé, un jeune coach de niveau régional en Argentine qui rêvait de bosser avec lui. Ne peut-on pas en déduire que Bielsa est peut-être avant tout un formateur, y compris pour les coaches ?

Le travail analytique et la capacité que cela a à sublimer le potentiel technique de certains joueurs, on peut déjà considérer que c’est de la formation, quelque part.

Après, concernant les membres de son staff, c’est compliqué de considérer qu’il a une âme de formateur dans la mesure où c’est lui le chef quasi absolu et qu’il ne laisse que peu d’espace. Pour le cas particulier d’Ever Demaldé, on peut voir ça par le fait que Marcelo Bielsa est un fou de football et que quand il repère un autre fou de football, il l’emmène en lui disant « Allez, viens, voyons voir jusqu’où tu peux aller ». Donc, on peut en effet voir cela comme une sorte de chemin initiatique. Mais ça a été dur pour ce brave Ever Demaldé, même s’il en a tiré les bénéfices en intégrant ensuite des staffs techniques professionnels.

Tu rappelles dans les débuts du livre tout le travail que Bielsa et ses adjoints font en amont de leur arrivée ainsi que les séances pour les jeunes encadrées par ses adjoints avant la reprise des pros. N’est-ce pas, là aussi, une autre marque de fabrique de Bielsa ?

Le fait de commencer par faire travailler les équipes de jeunes avant les pros répond à deux logiques. D’abord celle de faire en sorte que les jeunes soient prêts en cas d’intégration à l’équipe pro. Ensuite, celle d’optimiser les séances d’entraînement des pros car, quand on travaille des exercices aussi précis que les siens, on gagne énormément de temps en voyant ce vers quoi il faut tendre. Donc les pros comprennent ce qu’on leur demande en voyant faire les jeunes avant. Bielsa est conscient qu’il peut fatiguer énormément ses joueurs sur le plan mental, donc s’il veut que les séances soient productives, il faut éviter les pertes de temps liées à la compréhension des exercices.

On peut rappeler que ça a par contre amené beaucoup aux équipes de jeunes. Déjà parce que Bielsa les suivait régulièrement en venant les voir jouer. Ensuite parce que, malgré ce qui a pu être écrit comme quoi Bielsa les utilisait comme chair à canon pour bosser ses exercices, les jeunes ont eu d’excellents résultats cette saison-là, notamment la réserve qui est remontée de CFA 2 en CFA.

Tu reviens évidemment dans le livre sur les profonds désaccords entre Bielsa et une large part du microcosme médiatico-footbalistique français, Ménès et Praud en tête. Dans un article publié fin 2015, So Foot pose l’idée que ce qui lui a été le plus reproché, c’est d’être une sorte de représentant des supporters y compris contre les consensus médiatiques. (Ce crétin de) Pascal Praud l’ayant même comparé à un Mélenchon ou un délégué CGT bernant un troupeau de naïfs.

Je pense qu’il y a une large part de cet aspect. Après, comme je l’explique dans le livre, je pense qu’à une échelle plus locale, il y a aussi le fait qu’il ne donne pas d’interviews et qu’il a un fonctionnement très particulier avec les médias. Et cela le pénalise fortement dans les retours que les médias locaux ou même les correspondants locaux des médias nationaux vont faire de lui.

Après, le fait qu’il soit idolâtré dérange beaucoup ses détracteurs, comme Ménès qui le rappelle dans le livre en expliquant que, pour lui comme pour d’autres, les supporters vénèrent plus son folklore comme le survêtement ou la glacière que ses qualités d’entraîneur qu’ils estiment surévaluées. Je n’ai personnellement aucun élément me laissant penser qu’il joue là-dessus dans ce but. Notamment parce qu’il ne le fait jamais dans ses rencontres avec les supporters.

Par ailleurs, le fait de ne jamais donner d’interview, ni d’aller sur les plateaux des médias empêche toute possibilité de copinage ou de connivence en sa faveur qui pourrait jouer pour lui dans les mauvais moments. Donc tous ces faiseurs d’opinion avec qui il n’entretient jamais le moindre lien et ne cherche pas à le cacher ont du mal à comprendre l’idolâtrie qu’il peut susciter chez les supporters alors qu’eux poussent dans le sens inverse.

Sans compter qu’une telle adoration pour un coach qui a fini seulement quatrième continue d’étonner. Et c’est une des raisons qui m’ont poussé à faire ce bouquin. Parce que tous ceux qui n’ont pas compris la déconnexion entre l’amour qu’a suscité Bielsa chez les supporters et ses résultats n’ont pas compris ce qu’il s’est passé selon cette saison-là.

Parce que dans la plupart des médias comme Be In ou Canal, dans les débats, le son de cloche c’est « Les supporters (sous-entendu, ces idiots) demandent à faire sauter le coach dès que les résultats ne sont pas là. » Et avec Bielsa, on a eu droit à l’inverse : « Les supporters (sous-entendu, ces idiots), malgré l’absence de résultats, ils idolâtrent Bielsa. »

Donc pour une fois, on avait des supporters prêts à soutenir un entraîneur et son projet sportif malgré des résultats pas forcément suffisants. Alors que la rhétorique habituelle consiste justement à les accuser systématiquement de pénaliser les projets sportifs par manque de patience.

Parce que, au niveau des clubs comme des médias, on pousse les supporters à ne voir le travail d’un entraîneur que par le prisme unique des résultats. Et que des supporters, surtout influents comme ceux de l’OM, aient osé aller à rebours de ça, c’est un signe fort que beaucoup de gens en France, surtout dans les médias, n’ont pas compris et n’ont pas voulu voir. De la même manière qu’ils n’ont pas compris que, malgré des résultats relativement corrects, les supporters lyonnais aient eu envie d’autre chose que Génésio.

Justement, au niveau de son rapport avec les supporters, on peut constater que Bielsa, en Europe, n’a réussi que dans des clubs à très gros potentiel populaire, que ce soit Bilbao, l’OM ou aujourd’hui Leeds. Est-ce un hasard selon toi ?

Non, je ne pense pas. Bielsa est amoureux d’un certain football, donc il va dans des clubs où il sait qu’on va lui renvoyer un gros amour, et il le sait d’avance. Par ailleurs, dans ce type de clubs, tu sais que le challenge va être motivant. Parce que c’est difficile en cas d’échec et merveilleux en cas de réussite. Puis il se renseigne en amont et s’intéresse aux particularismes des clubs où il signe. A Bilbao, c’est une identité régionale très forte du fait que le club ne fait jouer que des basques. A Marseille, c’est un volcan en ébullition permanente. A Leeds, il arrive dans un géant endormi où les supporters sont prêts à s’enflammer après avoir été sevré de football de qualité et de belles émotions pendant plus de dix ans. Il ne cesse d’ailleurs de répéter l’importance que le public revêt à ses yeux.

Bielsa est parti de l’OM sur une incompréhension contractuelle juste au début de sa deuxième saison. Même si c’est lui qui l’avait recruté, ne penses-tu pas que Labrune a caviardé la prolongation de contrat pour mettre fin à un phénomène médiatique qui l’avait complètement dépassé ?

Non, pas du tout. Labrune était vraiment dans l’optique de le faire resigner. J’ai eu certaines informations que je n’ai pas creusées et qui mériteraient peut-être de l’être un peu plus disant que Labrune a clairement été doublé par l’actionnaire, donc par Margarita Louis-Dreyfus et Igor Levine, qui ne voulait pas vraiment garder Bielsa. Alors je ne l’ai pas vérifié, mais il serait intéressant d’essayer de comprendre pourquoi Margarita Louis-Dreyfus se réveille un matin en disant « On va le remettre à sa place. » On peut d’ailleurs constater, sans forcément savoir si c’est toujours volontaire, que la famille Louis-Dreyfus a souvent sabordé les personnalités de l’OM dès lors qu’elles prenaient trop d’importance sur le plan médiatique. On peut notamment se rappeler que cela a été le cas de Gerets ou de Pape Diouf.

Donc je pense clairement que cela vient de l’actionnaire et pas de Labrune que Bielsa protégeait d’ailleurs, d’une certaine façon., parce que la venue de Bielsa était à mettre à son crédit vis-à-vis des supporters. Il a donc fait beaucoup d’efforts pour essayer de le garder. Par contre, au moment où il comprend que l’actionnaire va faire capoter l’affaire, il se débrouille pour ne pas assister au rendez-vous en ne voulant pas être associé à ça.

 

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