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ITW – Yacine Hamened présente « Les hors-jeu du football français »

Votre avis sur ce livre ?

A l’occasion de la parution de Les hors-jeu du football français, Livres de Foot a échangé avec l’auteur, Yacine Hamened.

 

Pouvez-vous rappeler votre parcours dans le football français ?

En tant que joueur, j’ai débuté à jouer au foot à 6 ans et évolué jusqu’en CFA2 (ex N3).

En tant qu’éducateur, ça fait maintenant plus de 15 ans que j’entraine. J’ai débuté à Cachan avec les petits pour évoluer sur toutes les catégories jusqu’à être responsable de l’école de foot à Evian-Thonon Gaillard tout en entrainant l’équipe U15 du club savoyard.

Par la suite, j’ai continué mon parcours à Chartres où j’ai été entraineur U15 en Régional 1 et responsable de la pré-formation.

Pour enfin finir à Créteil-Lusitanos où j’avais sous ma responsabilité les U13.

 

Comment avez-vous été amené à coucher sur papier les maux du football français ?

C’est le fruit d’une réflexion que j’ai depuis longtemps.

Tout d’abord je voulais partager et formaliser mes convictions, mais également mon expérience et mon vécu aussi bien dans le monde amateur que dans le milieu professionnel.

J’ai pu identifier beaucoup de disfonctionnements et de choses qui me dérangeaient. Je notais, et note encore aujourd’hui, une dichotomie entre le discours et les faits.

Aujourd’hui en France on se gargarise du titre de champion du monde, élément factuel irréfutable, mais est-on dans une démarche d’amélioration continue, d’optimisation de nos pratiques, compte tenu des moyens dont dispose le football français ? Je ne pense pas.

 

Vous utilisez à plusieurs reprises dans votre ouvrage le terme d’éducateur et non coach, donc pour vous le sport de manière générale et plus précisément le football dans ton cas, est un vecteur d’éducation ?

A mon sens l’entraineur est là pour avoir des résultats, c’est le haut niveau, c’est les séniors.

Dans le reste des catégories nous sommes éducateurs car tous les joueurs qu’on va croiser sur notre parcours, il n’y en a très peu qui vont devenir professionnels.

Notre rôle à nous est certes de leur apprendre les bases technico-tactiques du football, de les faire progresser au regard de leur potentiel, mais notre premier rôle est avant tout social. C’est d’apprendre la vie en collectivité, le respect dans sa vision large : celui des règles, des horaires, des arbitres, des partenaires, des adultes, des gens présents au stade.

Après si on a la chance d’avoir des talents à très haut potentiel, et qu’on arrive à les accompagner dans leur souhait de vivre du football, tant mieux !

En Ile de France sur l’ensemble des éducateurs, on est très peu à croiser des joueurs qui parviendront à cette issue.

 

Malgré le vivier ?

Oui car la concurrence est rude !

Aujourd’hui en France on compte environ 1 000 joueurs professionnels dont certains viennent de l’étranger. Quand vous ramenez ce chiffre aux 2 millions de licenciés le ratio est extrêmement faible. Donc au final et objectivement on ne va pas en croiser tant que ça. Il y a un énorme écart entre la perception générale et la vérité des chiffres. Dans le monde amateur au mieux un éducateur croisera 1 voire 2 joueurs professionnels dans sa carrière.

 

Pour en revenir au rôle éducatif du football, avez-vous des exemples de clubs qui placent ces valeurs au centre de leur projet. Si oui des résultats sont-ils corrélés à la mise en exergue de ces valeurs ?

Malheureusement dans plusieurs clubs vous allez avoir des éducateurs qui vont chercher à initier la démarche et tâcher de les transmettre, mais le problème est le défaut de continuité.

Dans un club vous avez 6 catégories d’U12 à U18, il est donc difficile d’avoir une uniformité de discours. C’est très difficile de trouver des éducateurs, alors trouver des personnes ayant la même vision quand les ressources sont rares, bon courage !

Très peu de clubs vont proposer un projet global dont le socle sont ces valeurs. En effet, vous aurez toujours au milieu du processus de progression 1 à 2 éducateurs qui auront un attachement trop prononcé à cette culture du résultat, de cette quête du joueur professionnel.

Globalement en Ile de France chez les petits, les valeurs ont tout de même une place prépondérante avec la mise en place de services annexes comme l’aide aux devoirs. Malheureusement c’est à partir d’U12-U13 que le virage se réalise.

 

Dans les clubs où vous avez pu travailler, une place à la lecture était-elle réservée ? Est-ce que ça peut être un levier au niveau de l’apprentissage dans les différentes catégories de jeunes ?

Le problème c’est qu’on est dans un système où il y a beaucoup d’anciens professionnels et quand tu vas amener quelque chose comme ça de différent, on va t’expliquer :

  1. Ça ne s’est jamais fait donc pourquoi commencer maintenant ?
  2. On n’est pas là pour former des intellectuels mais des footballeurs. On est persuadé en France qu’il y a le joueur d’un côté et l’être humain de l’autre. Souvent on se rend compte que quand il y a un très bon joueur, il y a quelque chose derrière, une réflexion.

 

Dans un passé pas très lointain, on a eu des exemples de joueurs comme Xavi ou Iniesta que vous mettez en valeur dans votre livre, qui ne correspondent pas aux morphotypes recherchés par les centres de formation en France. Dans l’Hexagone, on a vu récemment des joueurs qui sont sortis un peu du moule des Kozciello, Lopez ou récemment Caqueret. La vision que j’ai, en tant qu’amateur de ballon rond, c’est qu’il y a quand même une évolution par rapports à ces critères de sélection. Or, dans votre livre vous nous apprennez que ces critères perdurent où les stéréotypes ont encore la cote.

Oui car malheureusement les exemples que vous venez de citer sont des exceptions.

Prenons les chiffres pour étayer mon raisonnement. Le football professionnel français regroupe 44 clubs, concentrons-nous uniquement sur la Ligue 1 et la Ligue 2 et quelques-uns en National comme échantillons.

Partons du postulat d’avoir 25 joueurs par effectifs, on a un peu plus de 1 000 joueurs professionnels. Vous allez me citer une dizaine de joueurs « différents » donc la majorité correspond bien aux morphotypes éculés.

Prenez juste l’exemple de Caqueret ou Aouar, où sont-il formés ? Dans un club qui a une vision différente de la formation de tout ce qu’il se fait dans le football français !

Ces cas sont le résultat de concours de circonstances : la rencontre d’un éducateur ou d’une spécificité locale.

 

Là où j’ai du mal à comprendre et suivre le raisonnement des clubs, c’est que ces modèles atypiques ont prouvé qu’ils pouvaient être performants au haut niveau. Les clubs français dans lesquels ces joueurs ont évolué Lyon ou Nice ont eu des résultats également. Connaissant la crise que traverse le football professionnel français avec l’épisode MediaPro amplifié par la crise du Covid-19, pourquoi les clubs n’adaptent pas leurs stratégies, avoir une vision plus pérenne et enclenché un cercle vertueux ?

C’est simple et c’est dû à deux raisons.

La première et que la France est un pays exportateur de joueurs, tout est axé autour de cet axe du budget des clubs à leur stratégie avec le sacro-saint trading.

La deuxième raison, c’est que ces profils atypiques sont présents en Espagne, au Portugal, donc ces joueurs ne pourront pas être exportés. Pour se démarquer sur le marché, les clubs doivent proposer des profils différenciants donc on reste sur les morphotypes stéréotypés.

La seule solution pour sortir de cette vision c’est la survenance d’une catastrophe. Je ne parle pas d’une catastrophe de résultats car on connait les prestations des clubs français sur la scène européenne et notre indice UEFA qui fond comme neige au soleil. Je parle de catastrophe économique. Si les clubs étrangers n’achètent plus ce type de joueurs et qu’on ne peut plus vendre on va se dire c’est la double peine : non seulement on ne peut plus les vendre mais en plus ils ne nous apportent rien. Ça permettra une remise en question pour réorienter la formation pour pousser les clubs à former des joueurs qui nous permettrons d’être performants en coupes d’Europe.

C’est ce qu’il s’est passé en Espagne en 2006-2008. Suite à la crise financière, les clubs ont réduit de manière significative leurs achats hors du pays et axé leur stratégie sur leur vivier. Comme par hasard, tu as eu des résultats aussi bien avec tes clubs qu’avec ta sélection.

Là ils traversent à nouveau une crise, avec la perte de stars dans la Liga, ils vont surement vivre 1 ou 2 saisons compliquées, en terme de résultats européens, mais on en reparlera dans 3 ans et on verra qu’ils vont à nouveau rebondir.

 

Et bizarrement ce sont des profils atypiques à la Pedri qui vont être les portes étendards de ce renouveau…

Oui car eux ils ont une vision globale de la formation.

L’Allemagne, par exemple, s’est remise en question ils se remettent à nouveau en question aujourd’hui. Après avoir formé beaucoup de joueurs très collectifs, ils cherchent à sortir des impact players capables de faire la différence seuls et sortir du cadre tout en gardant en filigrane cette vision collective.

Nous on n’est pas dans cette position là car il n’y a pas de débat.

 

Quand on regarde les deux pays qui achètent le plus les jeunes joueurs français, à savoir l’Allemagne et l’Angleterre, ils ont une politique d’immigration qui fait qu’à moyen terme ces profils qu’ils recherchent en France, ils les auront sur leur sol. A moyen terme ces deux issues risquent de se refermer.

C’est sûr mais tant que ces deux sources ne se tariront pas, on dira que ce ne sont que des conjectures et que c’est un scenario qui résulte de votre analyse et que nulle ne connait l’avenir.

Ce qui est certain c’est qu’on vend pour équilibrer les budgets ou au mieux gagner un peu d’argent.

Quand on voit les joueurs qui sont partis, lesquels sont des titulaires indiscutables dans les gros clubs ? Il y en a très peu.

En Allemagne, si vous regardez bien, les clubs qui viennent faire leur marché en France cherchent des joueurs très jeunes pour parfaire leur formation et les façonner selon leur besoin et philosophie.

Donc si les Allemands arrivent à acheter plus jeunes, tu ne vas plus vendre et ton business model va s’écrouler.

Mais malgré l’horizon sombre, les clubs même au bord du précipice se voilent la face et avancent le fait qu’ils continuent à vendre, que les joueurs sont demandés. Les clubs anglais ont encore de l’argent et continuent à mettre l’argent qu’il faut pour réaliser une belle vente du coup pour changer ?

 

Et si on arrive à prolonger la durée du premier contrat professionnel jusqu’à 5 ans c’est bingo…

Sur le fond, la cause est juste et la bataille est audible car il y a une injustice manifeste : pourquoi un club français doit se limiter à 3 ans quand un club étranger peut proposer 5.

Mais malgré tout, est-ce uniquement la durée du contrat qui fait que nos joueurs ne restent pas en France ?

 

Sans transition et sans vouloir spoiler les lecteurs qui sont en train de lire votre livre ou qui vont se le procurer, vous mettez en avant dans un de vos chapitres ce que l’Ajax Amsterdam réalise en terme de formation. Pourquoi les clubs français ne vont pas benchmarker ce qu’ils se fait hors de nos frontières ?

Les Pays-Bas sont champions du monde ? Non, donc on n’a rien à apprendre d’eux !

Quels sont les résultats de l’Ajax sur les 5 dernières années, hormis leur parenthèse enchantée qui les a menés en ½ finale ?

Il y a un paradoxe quand même, les Espagnols, les Allemands, les Anglais et d’autres pays sont venus en toute humilité voir comment fonctionnait la formation à la française. Ils ont réalisé une analyse objective en adaptant les points positifs à leurs pays et leur mentalité.

Coté français on s’est gargarisé de ça en estimant que du coup on était les meilleurs.  Tout le monde s’inspire de nous pourquoi changer ? Jamais l’idée d’entreprendre une démarche réciproque d’amélioration continue, tout en gardant nos spécificités propres à notre pays, n’a germée dans le cerveau des dirigeants du football français.

 

Attardons-nous maintenant à l’écriture de votre livre. Quelles sont les difficultés particulières que vous avez rencontrées ?

Pas de difficultés particulières si ce n’est les retombés négatives à mon encontre.

On va tenter de décrédibiliser mes propos en me qualifiant de frustré, ou que je suis jaloux car je n’ai pas ma place dans le foot français.

On ne relève que trop rarement le côté positif en notant que je soulève des problématiques intéressantes, un échange à initier, une auto-critique honnête à réaliser.

Dans l’écriture à proprement parler pas de difficultés particulières car je ne me mets pas de barrières et fais abstraction du regard des autres.

Malheureusement mes propos me pénalisent dans mon cheminement professionnel, car je sais que certaines formations me sont refusées en raison de mes prises de positions. Maintenant je l’accepte et l’assume, du coup c’est un mal pour un bien car les personnes qui me contactent pour nouer une collaboration connaissent mes convictions, mon attachement à ces dernières et si elles veulent du standard actuel, elles ont toqué à la mauvaise porte.

 

Du coup cette aventure vous a-t-elle donné envie d’aborder d’autres thèmes ?

J’ai beaucoup d’idées en tête mais une me tient particulièrement à cœur.

On met en avant la belle histoire de Mbappé, d’Ikoné et d’autres. Par contre, on passe sous silence les cauchemars en centre de formation, ceux que vivent certains joueurs en fin de formation qui vont jusqu’à arrêter le foot par dégoût car on ne les prépare pas assez à l’échec et à la vie d’après s’ils n’arrivent pas à décrocher le Graal.

Là on va avoir de grosses complications, car il faut avoir la confiance des protagonistes qui ne veulent pas forcément revenir sur ces maux. Certains sont jeunes et ne veulent pas « se griller », d’autres par pudeur.

Il y a donc une forte pression et responsabilité pour trouver les bons mots afin de décrire ces souffrances et traumatismes.

 

Pour conclure, on va manquer d’originalité mais on va s’inspirer de ce qu’il se fait de bien ailleurs contrairement à nos clubs français. Quels sont les conseils lectures pour les personnes qui ont pris le temps de lire cette interview ?

Le premier Pep Guardiola : La métamorphose. Il y a énormément de choses intéressantes sur sa réflexion, sur le volet tactique et on comprend mieux pourquoi sur un match il fait des folies. On apprend aussi sa recherche perpétuelle de nouveau éléments à travers d’autres sports et discipline comme ses échanges ave des coachs de volley, joueurs d’échecs, etc…

Le deuxième sur Carlo Ancelloti, qui a mon sens est l’entraineur le plus humain qui existe. On se rend compte que des joueurs qui jouaient moins le vivaient bien et comment son empathie pousse ses joueurs à se donner à 150%. Le titre du livre est « Le leader tranquille, l’homme qui murmure à l’oreille des stars ».

Le troisième ne traite pas du foot mais est celui de Chaude Onesta car j’aime ses réflexions :

  1. Comment l’humain doit être au cœur du projet, car lui pense qu’on ne peut pas dissocier le joueur de l’humain.
  2. Comment emmener les joueurs à mettre en place des dispositifs tactiques, en leur faisant croire que c’est eux qui ont choisi cette option, alors que c’est lui qui a semé la graine.

On a trop tendance à mettre en opposition le coach et les joueurs, mais en réalité c’est une relation indissociable.

Vous pouvez avoir des résultats sans un lien fort entre ces deux entités. On se rend compte in fine que ce sont généralement ceux qui ont tissé des liens forts avec leur groupe qui arrivent aux meilleurs résultats quelque soit leur niveau tactique.

Zidane a créé un groupe autour de lui au Real a l’instar de Klopp à Liverpool.

Ça permet de voir d’autres sports et d’autres horizons et comme Guardiola l’a fait il faut étudier des environnements différents pour trouver des axes d’améliorations dans son domaine de prédilection.

Là encore, on touche à une carence du football français qui se croit à part.

 

Et c’est encore plus malheureux en France où on a de grosses performances dans les autres sports collectifs, avec ces coachs qui ont fait leur preuve vue qu’on a la culture du résultat dans le pays mais les passerelles sont inexistantes…

C’est exactement ça ! Par rapport à la DTN, on prend toujours des anciens pro, des mecs du sérail, mais le DTN ne fait rien de technique. Il met en place une politique pourquoi un Claude Onesta avec sa réflexion et ses références au hand, ne peut pas être un super DTN au foot ?

Moi je trouve que si à partir du moment où il s’entoure de personnes compétentes en foot !

 

 

Propos recueillis par @RafikFik1

 

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