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ITW – Giovanni Privitera présente « Luigi Alfano, Toulon, foot et castagne »

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ITW – Giovanni Privitera présente « Luigi Alfano, Toulon, foot et castagne »

A l’occasion de la parution prochaine de Luigi Alfano, Toulon, foot et castagne, Livres de Foot a échangé avec l’auteur, Giovanni Privitera.

 

Le projet original du livre, c’était quoi ? Parler de cette équipe de Toulon un peu hors-normes dont le football français parle encore aujourd’hui via son joueur le plus emblématique ? Ou parler de Luigi Alfano en priorité et donc devoir forcément parler de l’équipe ?

Pour être sincère, je travaillais déjà avec l’éditeur du livre et je savais qu’ils avaient une collection appelée « Une vie, une voix » dont chaque livre est centré sur un personnage. Donc l’idée de faire un livre sur Luigi Alfano cadrait avec cela. Après, il y avait l’idée de faire un livre sur le football des années 80 et un certain football de cette époque-là. Un football rugueux fait d’astuce et de roublardise. Et j’ai pensé à Toulon parce que je supporte Toulon et que j’y ai vécu. Et je me suis dit que le joueur le plus emblématique de cela parce qu’il a passé toute sa carrière de joueur à Toulon et qu’il y a été entraîneur, c’était Luigi Alfano. Surtout qu’il est emblématique non seulement du club, mais aussi de ce style de jeu. Donc j’en ai parlé à mon éditeur qui a accepté. Puis à Luigi qui s’est montré très disponible pour le faire.

 

Tu parles de ce football-là des années 80, mais Luigi Alfano en est déjà représentatif dans son parcours. Il ne passe pas par un centre de formation et découvre le monde du travail via l’apprentissage avant qu’on ne vienne le chercher dans son club de niveau régional…

Une des choses qui me plaisait justement chez lui, c’était son côté antihéros, notamment dans son histoire personnelle. Aujourd’hui, la détection et la formation des joueurs de football professionnels est beaucoup plus rationalisée et perfectionnée. Alors qu’à l’époque, c’était beaucoup plus au feeling et à l’humain. De même que les joueurs étaient souvent beaucoup plus fidèles à un même club. Et donc ça me plaisait de mettre en avant ce qui a changé depuis ça. Sans forcément dire que c’était mieux avant.

 

Tu parles du fait que les footballeurs étaient souvent plus fidèles au même club pendant toute leur carrière. Est-ce que ce n’est pas finalement un phénomène que l’on peut appréhender de manière plus globale au-delà du football. Comme par exemple le fait qu’il était aussi beaucoup moins rare de voir un ouvrier faire toute sa carrière dans la même usine.

Oui, parce qu’on peut considérer aussi que le football est un reflet exacerbé de la société. Mais qu’il en fait complètement partie, même si c’est un univers un peu particulier. Alors oui, le fait que les joueurs changent plus facilement de club est peut-être à appréhender dans un phénomène global d’instabilité des gens dans une situation. Aujourd’hui, il est en effet beaucoup plus rare de voir un salarié faire carrière toute sa vie dans la même entreprise. On divorce plus facilement aussi. Il n’est pas rare de voir des gens quitter leur ville ou leur région d’origine pour découvrir autre chose…
Après, même si c’est connoté positivement dans le football, notamment vis-à-vis de la fidélité aux supporters ou à un maillot, le fait de pouvoir changer de situation n’est pas forcément toujours négatif non plus. Pouvoir découvrir une nouvelle vie, ça peut être très positif aussi.

 

Tu as parlé d’un football fait de roublardise dont Luigi Alfano serait représentatif. Mais est-ce que ce football n’a pas, quelque part, un côté moral dans le sens où il peut être l’arme du faible face au fort ?

C’est un aspect du football qui m’a toujours fasciné. Je joue au foot depuis l’enfance, je regardais les matchs avec mon père et mes frères… Et cette capacité à être malin en jouant parfois avec la limite des règles fait intégralement partie du foot selon moi. Et ça me plaît parce que ça échappe un peu au côté ultra-rationnel du football, surtout aujourd’hui où les statistiques et l’approche rationnelle et scientifique du jeu se sont généralisées. Parce que c’est un sport qui se joue avec les pieds, sur une surface assez vaste, où l’on peut encore parfois tirer le maillot sans se faire prendre. Cela fait partie de l’ADN du foot selon moi d’arriver à feinter et être malin pour jouer parfois aux limites des règles. Et c’est un côté important du foot, parce que c’est ce qui peut permettre, par exemple, de voir un club amateur battre un club pro en coupe de France. Ce qui est beaucoup plus rare dans les autres sports. Donc oui, il y a un côté revanchard sur le plus fort que soi que l’on peut battre quand même. Dans le cas de Toulon à l’époque de Luigi, on peut constater que Toulon arrivait régulièrement à faire des résultats contre le rival régional qui était pourtant le grand OM de Tapie. Même si, pour l’OM, ce match n’avait pas autant d’importance. Mais pour Toulon, c’était le derby. Et sur ce match-là, ils mettaient la roublardise et la rugosité à un niveau supérieur et parvenaient à gagner ou faire nul. Et ce côté voyoucratie issu de la culture de la rue fait partie de l’ADN de ce sport.

Maradona, par exemple, malgré son talent stratosphérique, était représentatif de ça. Cette capacité à être malin pour se déjouer des pièges tendus par plus fort, et à l’utiliser pour faire gagner Naples qui n’avait jamais été champion ou l’Argentine de 1986. Et c’est une qualité dans le foot. Le fait de tirer un coup-franc avant que le mur ne se mette en place, par exemple, c’est une qualité et ça me plaît. Un autre exemple, pour moi qui ai grandi en Italie, c’est l’antihéros de Maradona, à savoir Claudio Gentile en 1982. Avec sa roublardise, sa rugosité et sa ruse, il avait réussi à contenir Maradona pourtant bien plus talentueux, avec des tirages de maillot, des intimidations verbales ou de petits coups en douce.

Alors je comprends que ça puisse paraître choquant pour quelqu’un qui n’aime pas le foot, mais pour moi, il y a une forme de noblesse là-dedans. Quand je me suis installé à Toulon par exemple, j’ai été voir du rugby, parce que c’est incontournable dans la ville. Et j’ai eu beaucoup de mal à comprendre les joueurs qui ne contestent jamais l’arbitre. Alors, c’est évidemment louable par plein d’aspects, mais j’ai été très surpris.

 

Quand des sélectionneurs publient des listes des 23 pour une coupe du monde ou un Euro, certains joueurs sont traités de manière méprisante par le public ou les médias parce qu’ils seraient moins là pour leur talent que pour leur capacité à s’intégrer au groupe. Pourtant, dans cette équipe, les talents purs étaient plutôt rares, mais on veillait beaucoup à l’état d’esprit au moment des recrutements. Comme si, finalement, la cohésion humaine permettait de surclasser le talent.

On dit souvent du football qu’il est le plus individuel des sports collectifs. Mais c’est vrai que dans le Toulon des années 80, notamment sous Rolland Courbis, on privilégiait souvent la capacité à se fondre dans un collectif et cela permettait d’atteindre un niveau de cohésion qui comblait le déficit de talent pur. Alors certes, c’était plutôt un choix par défaut faute de pouvoir avoir mieux en termes de talent, même si ça peut se discuter. Mais il y a aussi l’idée qu’une équipe doit être un peu le reflet de la ville et de la région qu’elle représente. Alors certes, c’est un côté un peu fantasmé parce que tu ne peux pas non plus totalement corréler un style de jeu au football à l’état d’esprit d’une population. Et ça a tendance à se perdre aussi, du fait, comme on en parlait avant, de la moindre fidélité des joueurs à leur club ou leur région d’origine. Mais Christian Dalger, qui fût joueur et entraîneur avant Courbis, notamment au moment de la montée en D1, disait un peu la même chose. Que le recrutement de joueurs méditerranéens était privilégié car ils avaient, pour la plupart, l’état d’esprit recherché. Alors, il ne faut pas non plus exagérer cet aspect. L’état d’esprit n’est pas totalement corrélé aux origines. Mais c’est vrai que ce côté fêtard en mise au vert et guerrier sur le terrain se ressentait souvent. Il ne faut pas perdre de vue que la cohésion, avant d’être sportive, se doit d’être humaine. Une équipe de football, c’est des gens qui vivent, mangent et voyagent ensemble la plupart du temps. Donc la cohésion sur le terrain se forge en grande partie hors du terrain.

 

Dans le livre, Luigi Alfano présente encore une sensibilité enfantine face au foot. Quand il dit à Courbis (alors entraîneur, ndr) qu’il aimerait bien être au marquage d’Enzo Scifo dont on connaît le talent, ça fait un peu « cap ou pas cap » dans la cour d’école, non ?

C’est un des moteurs principaux de sa carrière. Pour en avoir parlé avec lui, il me disait qu’il était toujours hyper excité d’affronter des gars comme Scifo ou autre, qui étaient des internationaux qui jouaient des coupes du monde avec leur sélection et qu’on voyait en mondovision à la TV. Et le fait de pouvoir les affronter alors qu’il n’était finalement qu’un joueur lambda de D1 simplement connu des vrais passionnés de foot et des supporters de Toulon, c’était ce qui lui donnait envie de jouer.
Quelque part, c’est un état d’esprit d’enfant de la rue. Une sorte de spontanéité enfantine avec un côté Gavroche.

 

L’histoire de Luigi Alfano symbolise aussi un pan d’histoire important, c’est l’immigration italienne massive dans le sud-est de la France.

Aussi, oui. C’est intéressant, dans le sens où la famille de Luigi est arrivée dans le Var au début des années 70. C’est-à-dire après la grosse vague d’immigration dans le sud-est, essentiellement à Marseille, en grande partie au début du vingtième siècle. Le père de Luigi est parti parce qu’il était coiffeur et barbier et qu’il ne gagnait plus assez pour vivre. Notamment, l’anecdote peut faire sourire, à cause de la mode des cheveux longs et de la barbe qui faisait fureur à l’époque.

Donc Luigi est arrivé dans le sud-est, au bord de la méditerranée. Ce qui lui a donné un lien culturel avec sa terre d’origine puisqu’il était napolitain. En plus, il habitait dans un quartier où les immigrés italiens étaient nombreux ce qui lui a permis de ne pas être paumé quand il est arrivé, surtout qu’il était déjà adolescent. Le foot lui a aussi permis de s’intégrer facilement. D’autant plus que ce côté roublardise dans le foot est quand même quelque chose de très lié avec les peuples de méditerranée. On voit moins ça dans le foot allemand, par exemple. Alors qu’on voit beaucoup ça chez les argentins, justement parce que c’est un pays qui cultive un lien très fort avec l’Italie. Donc le fait de retrouver un style de jeu auquel il était habitué a sans doute contribué à son intégration footballistique.

 

Tu signes une postface où tu essaies de nuancer fortement le « C’était mieux avant » qu’on entend souvent dans le foot et qui peut d’ailleurs être alimenté par ce récit. Mais surtout, tu y défends avec un parti-pris assumé le football comme un outil de culture populaire.

Clairement. D’autant plus qu’éviter le « c’était mieux avant » est un effort que je me dois de faire de par mon statut de professeur d’université qui côtoie donc des publics jeunes. Sans forcément non plus tomber dans l’angélisme qui consiste à tout voir beau. Donc il faut savoir faire preuve de nuance. Surtout que l’évolution des choses, dans le foot ou ailleurs, se fait toujours de manière progressive. Il n’y a pas de coupure nette entre le football que je décris dans le livre et le football actuel, par exemple.

Par ailleurs, la posture du « c’était mieux avant » me gêne parce qu’elle consiste à ne voir que les évolutions négatives et à refuser de reconnaître qu’il y en a eu des positives aussi. Il y a moins de fautes graves dans le football actuel, les artistes sont mieux protégés. De plus, la progression de la formation a rendu les joueurs plus performants sur tous les plans. Sans compter que certaines évolutions ont des côtés à la fois négatifs et positifs. La spécialisation très jeune vers le métier de footballeur rend les joueurs plus performants, mais moins proches du public, par exemple. De même que la vidéo peut perfectionner certains aspects de l’arbitrage, mais fait perdre en spontanéité sur les émotions d’un but puisqu’il faut attendre avant de célébrer.

Quant au côté culture populaire, j’y suis clairement attaché aussi. Historiquement, même s’il ne faut pas exagérer le problème non plus, il y a quand même en France ce mépris du foot en tant que phénomène populaire sens négatif du terme. La posture systématique présentant le foot comme opium du peuple, par exemple. Alors que ça peut être un outil de savoir et de culture exceptionnel. Gamin, par exemple, quand l’Italie affrontait un pays que je ne connaissais pas : je cherchais quelle était sa capitale, sa langue officielle ou à apprendre un peu son histoire. La porte d’entrée du foot est très efficace pour emmagasiner des savoirs. Étant donné que c’est un des phénomènes les plus populaires du monde, pas seulement au niveau du sport d’ailleurs, c’est un moyen de se cultiver et de nouer du lien humain. Par ailleurs, c’est un sujet que l’on peut aborder par plein d’aspects : sociologique, philosophique, économique… Et je trouve dommage de mépriser ce côté de vecteur culturel que le foot peut avoir.

 

Vous pouvez précommander l’ouvrage en cliquant ici.

 

           Propos recueillis par Didier Guibelin

 

 

 

 

 

 

 

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